«Celle belle action serait toujours demeurée ignorée, si les gens d'affaires de Montesquieu n'eussent trouvé, après sa mort, une note écrite de sa main, indiquant qu'une somme de sept mille cinq cents francs avait été envoyée par lui à M. Main, banquier anglais à Cadix; ils demandèrent à ce dernier des éclaircissements: M. Main répondit qu'il avait employé cette somme pour délivrer un Marseillais, nommé Robert, esclave à Tétouan, conformément aux ordres de M. le président de Montesquieu. La famille de Robert a raconté le reste.»

VI

Nous avons eu la curiosité de lire le drame composé sur ce sujet, par Joseph Pilhes, de Tarascon, en 1784; ce drame est médiocre, et le nom de Montesquieu, changé en celui de Saint-Estieu, produit un effet assez ridicule; cependant il a dû faire couler des larmes, surtout pendant la révolution où il se jouait encore, et où les pièces dans lesquelles triomphaient l'humanité et la nature, réussissaient d'autant plus que l'époque était plus terrible et plus agitée. Le public des théâtres ressemblait à des passagers qui se seraient amusés de la représentation de scènes pastorales, tandis que la tempête grondait autour de leur vaisseau et le soulevait sur les flots.

VII

Montesquieu mourut d'une fièvre inflammatoire, le 10 février 1755, à l'âge de soixante-six ans. Il était presque aveugle, et l'une de ses filles lui servait de lectrice. Il avait eu deux filles et un fils de Jeanne de Lartigues avec qui il s'était marié dès 1715. Il paraît que Voltaire ne s'était pas tout à fait aventuré en parlant de corrections faites aux Lettres persanes. Deux pères jésuites tourmentèrent Montesquieu à son lit de mort pour obtenir ces corrections, mais il refusa de les leur remettre et les confia à deux de ses amies, mesdames d'Aiguillon et Dupré de Saint-Maur, en leur disant: «Tout pour la religion si l'on veut,—pour les jésuites rien.» On ajoute qu'il répondit au prêtre qui lui apportait le viatique, et qui lui répétait: «Comprenez-vous, monsieur, combien Dieu est grand?—Oui, mon père, et combien les hommes sont petits!» Il mourut ainsi, avec toute sa tranquillité d'âme; sans trop regretter une existence où une heure de lecture avait toujours dissipé ses plus grands ennuis.

VIII

Telle fut la vie de cet homme distingué que le dix-huitième siècle prit pour un grand homme sur parole, et dont il ne lut guère que les Lettres persanes, feuille du Mercure, légère et spirituelle, mais peu digne, en somme, de la plume d'un législateur.

J'avoue qu'à l'âge où je suis arrivé, je ne connaissais Montesquieu que de nom, et que je serais mort sur la prévention de son mérite transcendant, si je n'avais eu enfin, dans ces derniers temps, le loisir de l'étudier à fond et la volonté de m'en faire une idée juste. Combien n'en ai-je pas été détrompé! J'avais, il est vrai, lu souvent dans l'inimitable Correspondance de Voltaire, quelques phrases très-succinctes et presque très-dédaigneuses sur ce prétendu Esprit des Lois, qu'il appelait avec raison, comme son amie madame du Deffant: De l'esprit sur les lois. Mais je pensais que la gravité du sujet avait peut-être rebuté l'esprit si charmant, quoique si solide, de Voltaire, et qu'il ne fallait pas demander à un homme universel,—réputé léger,—un jugement sur un magistrat—réputé érudit.—Je m'étais réservé de lire à fond Montesquieu quand j'en aurais le temps et de me faire une idée juste de l'Aristote de la France.

IX

Je viens de le faire, et je vais me rendre compte à moi-même de mes impressions.