«Lorsque Solon fut parti, la Divinité voulut, à ce qu'il paraît, par une vengeance éclatante, punir Crésus de s'être estimé le plus heureux des hommes; et un songe qu'il eut peu de temps après lui présagea le sort funeste d'un de ses enfants. Crésus avait deux fils: l'un, très-maltraité par la nature, était muet; l'autre, au contraire, surpassait en tout les jeunes gens de son âge: ce dernier s'appelait Atys. Crésus vit donc en songe Atys périr, blessé par une pointe de fer. Il se réveille frappé de terreur, et, après avoir réfléchi sur son rêve, il se détermine à donner une femme à son fils, et lui ôte le commandement de ses troupes qu'il avait coutume de lui confier. En même temps il ordonna de retirer de l'appartement des hommes les lances, les javelots, enfin toutes les armes en usage à la guerre, et les fit déposer dans l'intérieur du palais, de crainte qu'une de ces armes qui sont ordinairement suspendues aux murailles n'atteignît son fils.
«Tandis qu'on faisait les préparatifs du mariage d'Atys, on vit arriver à Sardes un homme poursuivi par le malheur, et dont les mains étaient souillées. Il était Phrygien de nation, et de race royale. Il se présenta au palais du roi, et le supplia de le purifier suivant le mode d'expiation établi par les lois du pays. Crésus y consentit, et le purifia. Le mode d'expiation des Lydiens est à peu près semblable à celui qui est en usage chez les Grecs. Lorsque la cérémonie expiatoire fut terminée, Crésus, voulant savoir qui était cet homme et d'où il sortait, lui adressa la parole en ces termes: «Étranger, dites-moi qui vous êtes, de quel lieu de la Phrygie êtes-vous venu vous asseoir en suppliant près de mes foyers? Enfin, quel homme ou quelle femme a péri par vos mains?—Ô roi, répondit l'étranger, je suis fils de Gordius et petit-fils de Midas. Mon nom est Adraste. J'ai tué involontairement mon frère: après ce meurtre, mon père m'a chassé; et je suis aujourd'hui sans asile.—Ceux à qui vous devez le jour, reprit Crésus, sont nos amis, et c'est parmi des amis que vous vous trouvez ici. Restez avec nous, vous n'y manquerez de rien; en supportant patiemment votre disgrâce, vous l'allégerez, et vous lui serez peut-être redevable d'un meilleur sort.» Adraste continua donc à vivre près de Crésus.
«En ce temps, un sanglier d'une grosseur extraordinaire, né dans l'Olympe Mysien et sorti de cette montagne, désolait le pays et ruinait tous les travaux champêtres. Plusieurs fois, les Mysiens s'étaient réunis pour l'attaquer, mais n'avaient pu l'atteindre, et le mal qu'il leur faisait s'accroissait de jour en jour. Enfin ils envoyèrent des députés qui, se présentant devant Crésus, lui parlèrent ainsi: «Ô roi, un sanglier d'une grandeur démesurée désole nos campagnes, et, malgré tous nos efforts, nous n'avons pu parvenir à le détruire. Nous vous supplions donc de laisser venir avec nous votre fils, et d'envoyer des jeunes gens et des chiens pour nous aider à délivrer notre pays de ce monstre.» Crésus, qui n'avait point oublié ce qu'il avait vu en songe, leur répondit: «Il ne faut pas parler de mon fils, je ne puis vous le donner: il vient de se marier, et d'autres soins l'occupent. Mais je ferai partir une troupe choisie de chasseurs, avec tout ce qui leur sera nécessaire, et je leur prescrirai de se réunir à vous pour délivrer votre pays du sanglier qui le dévaste.»
«Telle fut la réponse de Crésus. Les Mysiens, satisfaits, allaient se retirer; mais Atys, qui avait entendu leur demande, apprenant que son père s'y était refusé, entra et parla en ces termes: «Ô mon père, c'était autrefois mon plus beau droit et mon plus noble privilége d'aller chercher la gloire à la guerre ou dans les chasses périlleuses. Maintenant, vous me tenez renfermé dans un honteux repos, comme si vous aviez à me reprocher quelque marque de crainte ou quelque faiblesse! De quel œil voulez-vous que l'on me voie tous les jours aller à la place publique, et en revenir? Quelle opinion vont prendre de moi mes concitoyens? Quelle idée s'en fera ma nouvelle épouse? À quelle homme pensera-t-elle s'être unie? Ou laissez-moi la liberté d'aller à cette chasse, ou veuillez, du moins, m'expliquer comment vous croyez me servir en vous y refusant?
«—Ô mon fils, répondit Crésus, si j'en use ainsi, ce n'est pas que j'aie aperçu en toi quelque marque de faiblesse, ou que tu m'aies déplu. Je cède seulement à la crainte que m'inspire un songe que j'ai eu pendant mon sommeil: il m'avertit que tu dois vivre peu de temps, et que la blessure d'une pointe de fer causera ta mort. C'est ce songe qui m'a fait presser ton mariage; il m'empêche de te laisser prendre part à la chasse qui se prépare, et me force à te tenir renfermé près de moi pour te dérober, s'il est possible, au moins pendant ma vie, au péril qui te menace. Hélas! je n'ai que toi d'enfant; je ne puis, tu le sais, compter ton frère, à qui le sens de l'ouïe manque entièrement.
«—Ô mon père! répliqua le jeune homme, le songe que vous avez eu justifie la contrainte où vous me retenez, et je dois vous en savoir gré. Qu'il me soit permis cependant de vous dire que, dans ce moment, vous oubliez le sens véritable de votre songe, et il est facile de vous le prouver. Vous me dites qu'il annonce que je dois périr par la pointe d'un fer; mais un sanglier a-t-il des mains? Quelle pointe de fer avez-vous donc à redouter ici? Si je devais, par exemple, périr sous la dent de quelque bête sauvage, ou de toute autre manière, il serait, j'en conviens, raisonnable d'agir comme vous le faites; mais, puisqu'il n'est point question de combat entre hommes, laissez-moi aller.
«—Tu l'emportes, mon fils, reprit Crésus; cette explication que tu donnes à mon rêve me persuade, et je cède à tes raisons; je reviens donc sur ma résolution, et consens que tu prennes part à cette chasse.»
«En achevant ces mots, Crésus fit appeler le Phrygien Adraste et lui parla ainsi: «Adraste, lorsque, chargé du poids importun d'un malheur que je suis loin de vous reprocher, vous êtes venu me trouver, je vous ai purifié. Je vous ai ensuite admis dans ma propre maison, et je n'ai rien épargné pour subvenir à vos besoins. Je dois aujourd'hui compter que, pour prix de ces services, vous êtes prêt à m'en rendre. Je vous charge donc de la garde de mon fils, qui va partir pour la chasse, et de sa défense, si quelques brigands viennent vous attaquer sur la route. Il convient, d'ailleurs, que vous vous montriez partout où l'occasion de se distinguer par des actions d'éclat peut se présenter. C'est une inclination que vous devez tenir de votre naissance, et la force du corps ne vous manque pas pour la suivre.
«—Je ne me serais pas, dit Adraste, proposé pour cette expédition: je sais trop bien qu'il ne faut pas qu'un malheureux tel que moi se mêle avec ceux de son âge qui n'ont encore connu que la prospérité. Je n'en formais même pas le désir, et j'ai su m'abstenir d'une demande indiscrète. Mais, puisque c'est vous-même qui le souhaitez et que je dois consentir à tout ce qui vous est agréable (je n'ai que ce moyen de reconnaître vos bienfaits), je suis prêt à faire ce que vous attendez de moi: comptez donc que je vous ramènerai le fils dont vous me confiez la garde, et qu'il sera préservé de tout mal, autant que cela pourra dépendre du défenseur que vous lui donnez.»
«Après cette réponse, l'un et l'autre se mirent en marche, accompagnés d'une troupe choisie de jeunes gens, et suivis d'un grand nombre de chiens. Ils arrivent au mont Olympe, et l'on se met en quête du sanglier. On le rencontre, on parvient à l'entourer de toutes parts; et les chasseurs, formant un cercle autour de lui, l'attaquent à coups de traits. Dans ce moment, l'hôte de Crésus, celui que Crésus avait purifié, Adraste lance sa javeline, manque le but, et, au lieu de frapper l'animal, atteint le fils de Crésus, qui, blessé mortellement par une pointe de fer, accomplit en mourant le funeste présage du songe. Un messager, arrivé en toute hâte à Sardes, annonça à Crésus et le succès de la chasse et la mort de son fils.