XIII

Les habitants de l'île de Chypre s'unirent à ceux de Salamine contre Darius. Voici l'anecdote par laquelle le fait commença à s'expliquer:

«Le général au service des habitants de Chypre, Artybius, montait un cheval qui avait été dressé à se tenir droit sur ses jambes de derrière en présence d'un soldat armé. Onésilus, instruit de cette particularité, en parla à un de ses écuyers, Carien de naissance, homme très-expert dans l'art de la guerre, et d'une grande force d'âme. «Je sais, lui dit-il, que le cheval d'Artybius est accoutumé à se tenir droit sur ses jambes de derrière, et à attaquer de la bouche et des pieds de devant l'homme sur lequel on le porte. D'après cela, consulte-toi promptement, et dis-moi à qui, du cheval ou d'Artybius lui-même, tu préfères adresser tes coups?» L'écuyer répondit: «Seigneur, je suis prêt à frapper l'un et l'autre, ou l'un des deux seulement, à votre volonté, et enfin à faire tout ce que je crois le plus convenable à vos intérêts. Comme roi et général, je pense qu'il est dans l'ordre que vous ayez affaire à un autre roi et à un général: d'abord, parce que, si vous faites tomber sous vos coups un homme aussi distingué, une grande gloire vous en restera; et ensuite, parce que, s'il doit l'emporter sur vous, ce qu'aux dieux ne plaise, périr sous le fer d'un semblable adversaire est un malheur moins grand de moitié. Quant à nous, qui sommes de simples serviteurs, il nous convient de nous mesurer avec d'autres du même rang que nous, et avec un cheval même quand il est nécessaire. J'attaquerai donc celui d'Artybius, et je vous prie de ne point redouter les talents singuliers de cet animal: je vous réponds qu'il ne se lèvera plus sur ses jambes contre qui que ce soit.»

«Immédiatement après cette conversation, le combat s'engagea et sur terre et sur mer. Les Ioniens eurent dans cette journée une supériorité marquée, et battirent les Phéniciens. Parmi les vainqueurs, les Samiens obtinrent la palme du combat naval. Sur terre, les deux armées se chargèrent mutuellement et se mêlèrent. Quant aux deux généraux, voici ce qui se passa entre eux: lorsque Artybius, monté sur son cheval, se porta à la rencontre d'Onésilus, celui-ci, comme il en était convenu avec son écuyer, frappa le général des Perses; mais, tandis que le cheval, se dressant, lançait ses pieds sur le bouclier d'Onésilus, le Carien saisit cet instant et coupe avec une faux, dont il était armé, les jarrets de l'animal, qui tombe et entraîne dans sa chute Artybius.»

XIV

Erato, ou livre sixième, commence ici par le récit d'une grande bataille navale que les Ioniens perdirent en combattant pour la cause de Darius, leur allié.

Mais ce revers n'abattit point Darius. Il négociait avec Lacédémone contre Athènes et le reste de la Grèce; la légitimité du roi de Lacédémone était aussi contestée.

«Les Lacédémoniens prétendent, et en cela ils ne sont d'accord avec aucun poëte, que ce ne furent pas les fils d'Aristodémus, mais Aristodémus lui-même, fils d'Aristomachus, petit-fils de Cléodéus, et arrière-petit-fils d'Hyllus, qui les conduisit dans la contrée qu'ils possèdent aujourd'hui. Peu de temps après qu'ils y furent établis, la femme d'Aristodémus, qui se nommait Argia, fille, à ce qu'ils disent, d'Autésion, fils de Tisamène, petit-fils de Thersandre et arrière-petit-fils de Polynice, accoucha de deux enfants jumeaux, et Aristodémus, qui eut à peine le temps de les voir, mourut de maladie. À sa mort, les Lacédémoniens voulurent, comme la loi le prescrivait, prendre pour roi l'aîné de ces enfants; mais, ne pouvant les distinguer et n'ayant conséquemment aucune raison pour choisir l'un de préférence à l'autre, ils résolurent de consulter celle qui les avait mis au jour. Elle leur répondit qu'elle était, elle-même, hors d'état de distinguer l'aîné, quoique peut-être elle sût parfaitement la vérité; mais elle la taisait, parce qu'elle désirait que ses deux enfants fussent reconnus pour rois. Les Lacédémoniens, restés dans le doute, se déterminèrent à envoyer consulter l'oracle de Delphes sur le parti auquel il leur convenait de s'arrêter; et la pythie leur ordonna de prendre les deux enfants pour rois, mais cependant de rendre de plus grands honneurs au plus âgé. Par cette réponse, les Lacédémoniens se voyaient toujours dans la même incertitude, et ne trouvaient pas moins de difficultés qu'auparavant à discerner l'aîné, lorsqu'un Messénien qui s'appelait Panitès, leur suggéra un moyen de savoir la vérité. Il leur dit «d'observer avec soin la mère, et de remarquer quel était celui des deux enfants qu'elle lavait le premier et à qui elle donnait à manger avant l'autre; que s'ils s'assuraient que ce fût toujours au même qu'elle marquait cette préférence, ils découvriraient infailliblement ce qu'ils cherchaient à savoir; mais qu'au contraire, si elle faisait alternativement la même chose pour l'un et pour l'autre enfant, il était évident qu'elle n'en savait pas elle-même plus qu'eux, et qu'il faudrait alors chercher un autre moyen.» Les Lacédémoniens se rangèrent à l'avis de Panitès, et ayant fait suivre attentivement la mère des enfants d'Aristodémus, qui ne se doutait pas qu'elle fût épiée, ils reconnurent qu'elle montrait constamment plus d'égards pour un de ses enfants, et qu'elle le lavait ou le faisait manger toujours le premier. Ils s'emparèrent donc de celui que la mère distinguait ainsi, et le firent élever aux frais de l'État. Ils lui donnèrent le nom d'Euristhène; et à l'autre, qu'il regardaient comme le puîné, celui de Proclès. On assure que les deux frères, devenus grands, eurent de perpétuels débats pendant toute la durée de leur vie, et que la même discorde est passée chez les descendants de l'un et de l'autre.»

XV

Léonidas, devenu homme, fut le héros des Thermopyles contre les Perses. Hérodote raconte ainsi cet incroyable événement: