Une de ses sœurs épousa le comte de Las Cases, officier des gardes du corps, un des hommes les plus loyaux que j'aie connus, avec lequel je suis resté lié jusqu'à présent. Le jeune et spirituel Cazalès, fils du célèbre orateur rival de Mirabeau, venait assidûment dans cette maison. Il était camarade des pages et ami du jeune Raigecourt; Raigecourt devait être riche et pair de France après la mort du marquis. Des événements inattendus lui enlevèrent sa fortune.

En 1848, à la fatale journée du 15 mars, où le peuple fit invasion dans l'Assemblée constituante et la dispersa par un acte de démence, j'y rentrai avec un bataillon de gardes mobiles et nous dispersâmes les séditieux, maîtres du palais de la Chambre; je haranguai les députés au son d'un tambour, et je montai à cheval pour marcher contre l'Hôtel de ville, occupé par six cents hommes et six pièces de canon braquées sur nous. En me retournant, je fus surpris de voir le duc de Laforce en habit de garde national, la baïonnette au bout du fusil, marcher résolument et plein d'enthousiasme patriotique derrière mon cheval; cela me frappa: je sentis qu'un pays où l'élite de la jeunesse opulente se dévouait ainsi par l'énergie du sang pour sauver l'ordre au risque de sa vie ne périrait jamais. Je vis du même coup d'œil, à mes côtés, le duc de Laforce, M. de Falloux, le fils du roi Murat, brave et calme comme son père, Ledru-Rollin, que j'avais rencontré et engagé à monter à cheval avec moi. L'Hôtel de ville fut pris et les chefs des factieux furent faits prisonniers avant la nuit. Ledru-Rollin, craignant avec raison qu'ils ne fussent massacrés par le peuple en allant à Vincennes, eut l'heureuse pensée de les garder jusqu'à la nuit à l'Hôtel de ville. J'y consentis avec empressement. Nous fûmes vainqueurs deux heures après avoir été vaincus. Aucune goutte de sang ne consterna la victoire. Le duc de Caumont-Laforce fut pour beaucoup dans cette journée. Je ne le rencontre jamais sans me rappeler l'impression qu'il produisit sur moi ce jour-là; depuis cette époque, il a marié sa charmante fille avec le fils de Raigecourt.

IV

La Restauration fut ingrate envers le jeune Cazalès. Un tel nom n'aurait jamais dû être oublié par les frères de Louis XVI. L'ingratitude porte malheur aux rois comme aux peuples. Cazalès, après 1830, hésita longtemps entre le mariage avec une jeune personne très-aimable, mais très-indécise comme lui, et l'Église, à laquelle ses mœurs pures et ses principes le disposaient. L'indécision de mademoiselle *** le décida enfin à entrer dans les ordres sacrés, où il est aujourd'hui humblement attaché comme simple prêtre à une église de Versailles.

Quant au marquis de Raigecourt, il épousa d'abord une riche héritière de Lyon. Devenu veuf peu de temps après, je contribuai beaucoup à lui faire épouser la beauté et la bonté le plus accomplies du royaume de Naples, la fille de M. Lefèvre, que j'avais connue et admirée dans ce pays de tous les prodiges. Hélas! elle lui fut trop promptement ravie par la mort. Depuis cette perte, il alla plusieurs fois en pèlerinage à Jérusalem, et vécut dans une modeste obscurité, après avoir passé son enfance dans toutes les promesses des cours, et sa jeunesse dans toutes les opulences et dans toutes les délices de son double mariage.

Sa mère était morte après 1830. Sa sœur survit heureuse et recueillie dans des œuvres de charité au couvent de..., près de Paris, d'où elle m'écrit quand quelque infortune lui rappelle mon nom. Sa porte que je salue toujours d'un sourire reconnaissant au coin de la rue Bellechasse et de la rue de Lille, vis-à-vis de la Légion d'honneur, fut la première porte par laquelle j'entrai dans le monde.

LE DUC DE ROHAN
(PRINCE DE LÉON)

I

Une autre amitié s'offre à ma mémoire quand elle revient sur ces premières années: c'est celle du prince de Léon, depuis duc de Rohan, puis prêtre, puis archevêque à Besançon, puis cardinal.

Le prince de Léon, à l'époque où il voulut bien oublier la distance que la naissance et la fortune avaient mise entre nous, était officier des mousquetaires, et, je crois, aide de camp du roi Louis XVIII. Je me souviens de l'avoir vu caracoler à la suite de ce prince, qui passait, en 1814, une revue sur le Carrousel. Je fus frappé de son admirable beauté. C'était la grâce d'une femme en uniforme; l'enharnachement du cheval, la coiffure militaire du jeune prince, sa taille souple et élevée, l'ondulation de ses cheveux fins et bouclés autour de son casque rappelaient Clorinde sous les murs de Sion. On était loin de voir succéder à ce costume le vêtement noir d'un pontife et la barrette du cardinal. Quelque chose de la gloire sanglante des armées de Napoléon se reflétait sur cette belle figure. On confondait les vieux et les jeunes militaires dans la même admiration.