Ce livre tomba comme conception à ce niveau; il n'en resta qu'un petit nombre de pages merveilleusement écrites çà et là, et recueillies comme des exemples de rhétorique. Tel fut le sort de ce roman d'Eudore et de Cymodocée, épitaphe des prétentions du génie humain à ressusciter le poëme épique dans un siècle où il n'y avait plus de foi que dans le raisonnement des âmes pieuses et dans l'avenir des idées fortes. Le poëme épique avait suivi le convoi des fables mortes; il n'appartenait à personne de les faire revivre.

Le poëme épique littéraire pouvait peut-être prolonger un moment l'illusion de son existence par quelque chef-d'œuvre de langue, que les hommes, comme les Romains du temps d'Auguste, liraient comme ils lurent Virgile, sans croire à ses miracles, mais en croyant à son génie; mais, pour cela, il fallait que l'ouvrage fût écrit en vers, et en vers tellement inimitables que la perfection de la forme fît oublier l'imperfection du sujet. Or Chateaubriand, qui avait reçu de la nature tant de dons du talent, n'avait pas reçu ce complément de ces qualités qu'on appelle le don des vers. C'est l'inspiration, l'inspiration qui est à la langue ce que l'explosion est à la pensée, c'est-à-dire la force et la soudaineté intérieure du sentiment qui le fait jaillir en feu et en flamme dans une harmonie divine qui subjugue à la fois du même coup l'auditeur et le poëte. Ce don, comme tous les dons parfaits, est un mystère que les hommes n'ont jamais pu se donner, parce qu'ils n'ont jamais su le définir. Ni Démosthène, ni Cicéron, ni Machiavel, ni Bossuet, ni Fénelon, ni Mirabeau, ni les premiers des écrivains ou des orateurs dans toutes les langues antiques ou modernes, qui ont essayé d'atteindre à cette perfection du langage humain, n'ont jamais pu y parvenir; ils n'ont laissé après eux dans leurs œuvres que des débris de leurs tentatives, témoignage aussi de leur impuissance; cela est plus remarquable encore dans les orateurs qui semblent se rapprocher davantage encore des poëtes par la force et par la soudaineté de la sensation; aucun d'eux n'a pu dérober une strophe à Pindare ou dix vers à Homère, à Virgile, à Pétrarque, à Racine, à Hugo; il semble qu'ils vont y atteindre; mais, au dernier effort, la force leur manque, ils échouent, ils restent en arrière, ils ne peuvent pas, le pied leur glisse, ils se rejettent dans la prose, ils se sentent vaincus. Moi-même, très-indigne que mon nom soit prononcé après de pareils noms, moi qui n'oserais pas me comparer comme écrivain en prose à M. de Chateaubriand, je lisais, il y a peu de jours, dans un critique célèbre de mon temps, quelques lignes où mes vers avaient l'avantage sur sa prose, et j'en étais non pas convaincu, mais frappé. Voici ce que dit M. Sainte-Beuve dans sa belle étude littéraire intitulée Chateaubriand:

LXVI

Il commence par comparer la belle image du cygne dans Chateaubriand à l'image du même oiseau qu'il trouve dans les premières Méditations poétiques. L'image en prose de Chateaubriand est admirable; nous regrettons de ne l'avoir pas en ce moment sous les yeux pour la citer. Puis, voilà la même en vers.

«L'image du cygne, dit M. Sainte-Beuve, est dominante, elle y est comme perpétuelle.

Ah! qu'il pleure, celui dont les mains acharnées,
S'attachant comme un lierre aux débris des années,
Voit avec l'avenir s'écrouler son espoir!
Pour moi, qui n'ai point pris racine sur la terre,
Je m'en vais, sans effort, comme l'herbe légère
Qu'enlève le souffle du soir.

Le poëte est semblable aux oiseaux de passage
Qui ne bâtissent point leurs nids sur le rivage,
Qui ne se posent pas sur les rameaux des bois;
Nonchalamment bercés sur le courant de l'onde,
Ils passent en chantant loin des bords; et le monde
Ne connaît rien d'eux que leur voix.

«Ce n'est pas là de l'imitation, c'est de l'émulation. Nobles poëtes, pourquoi tous deux n'avez-vous pas justifié jusqu'au bout votre emblème, sans jamais ternir votre blancheur?

«Plus on a aimé les poëtes sous cette forme idéale qu'ils nous ont donnée d'eux-mêmes, plus on regrette qu'ils ne l'aient pas réalisée en tout dans leur vie, et qu'ils se soient tant mêlés ensuite à la poussière et aux bruits de la terre. Mais l'homme ne veut pas mourir; et quand le chant sublime l'abandonne avec la jeunesse, il essaye de changer la clef, et il recommence sur un mode inférieur une cantate, encore harmonieuse, s'il se peut, dans tous les cas moins aimable.»

Cette dernière phrase fait allusion, dans M. Sainte-Beuve, à l'ambition politique qu'il suppose et qu'il déplore dans M. de Chateaubriand et dans moi. J'ai clairement montré que l'ambition n'était pas mon mobile en 1848, que le salut de mon pays était mon unique pensée. Si j'avais voulu être nommé dictateur par soixante départements ou par la France entière, je n'avais qu'à laisser partir cinq ou six amis dévoués, chargés de dire: «Nommez Lamartine, il accepte.» Je fis le contraire et je fus nommé dans treize départements à la presque unanimité. J'avais le sentiment vrai que mon nom trop nouveau ne pouvait pas rallier assez puissamment la France, et que, pour lui donner de l'autorité, il aurait fallu le fortifier par quelques victoires politiques qui n'étaient pas dans mon programme, à moins qu'elles ne fussent dans la nécessité, non de mon ambition, mais de la république des honnêtes gens en France. Je ne briguai donc pas un titre au pouvoir; je le rejetai avec peine, en n'étant pas compris et en me faisant une multitude d'ennemis que mon désintéressement mécontentait et qui ne me l'ont point encore pardonné. Nous connaissons quelqu'un qui m'accuse aujourd'hui et qui ne se souvient pas de l'enthousiasme qui le soulevait alors pour moi au delà des limites. Quant à moi, je n'ai pas partagé envers moi-même l'enthousiasme qu'il avait alors. J'ai tâché d'être juste; était-ce modestie, était-ce justice? Je crois que c'était l'une et l'autre; dans tous les cas, ce n'était pas ambition. Le présent le prouve.