Maintenant sous le ciel tout repose ou tout aime:
La vague, en ondulant, vient dormir sur le bord;
La fleur dort sur sa tige, et la nature même,
Sous le dais de la nuit, se recueille et s'endort.

Vois: la mousse a pour nous tapissé la vallée;
Le pampre s'y recourbe en replis tortueux,
Et l'haleine de l'onde à l'oranger mêlée,
De ses fleurs qu'elle effeuille embaume mes cheveux.

À la molle clarté de la voûte sereine
Nous chanterons ensemble assis sous le jasmin,
Jusqu'à l'heure où la lune, en glissant vers Misène,
Se perd en pâlissant dans les feux du matin...

«C'est divin de mélodie, mais c'est plus vague de contour et plus amolli de ton que Chateaubriand dans la même peinture. Le paysage de Naples n'est pas si noyé, l'horizon n'est pas si vaporeux que le font paraître à la longue les vers de Lamartine. Il y a la netteté dans la suavité.»

On sent que M. Sainte-Beuve préfère ici la force de la prose de Chateaubriand à la mollesse de la poésie de Lamartine; mais c'était de mollesse qu'il s'agissait dans ces deux peintures. S'il s'était agi de force, nous l'aurions renvoyé à la dernière des Méditations, le Suprême Verbe.

La dernière comparaison entre cette prose accomplie et cette poésie imparfaite, mais naturelle, donne un caractère à part à l'égarement de Velléda:

«Jamais, seigneurs, je n'ai éprouvé une douleur pareille. Rien n'est affreux comme de troubler l'innocence...» Ces paroles d'Eudore font sourire: c'est plutôt douceur que douleur qu'il veut dire; il n'en est pas de comparable, pour ces grandes âmes de héros ou d'archange déchu, au plaisir de troubler un jeune cœur, et, mieux qu'une Ève encore, une Marguerite innocente. Qu'on se rappelle la mort de la jeune Napolitaine dans les Harmonies (le Premier Regret):

Mon image en son cœur se grava la première,
Comme dans l'œil qui s'ouvre au matin la lumière;
Elle ne regarda plus rien après ce jour;
De l'heure qu'elle aima, l'univers fut amour!
Elle me confondait avec sa propre vie,
Voyait tout dans mon âme; et je faisais partie
De ce monde enchanté qui flottait sous ses yeux,
Du bonheur de la terre et de l'espoir des cieux.
..............
Ainsi, quand je partis tout trembla dans cette âme;
Le rayon s'éteignit et sa mourante flamme
Remonta dans le ciel pour n'en plus revenir;
Elle n'attendit pas un second avenir,
Elle ne languit pas de doute en espérance,
Et ne disputa pas sa vie à la souffrance:
Elle but d'un seul trait le vase de douleur,
Dans sa première larme elle noya son cœur,
Et, semblable à l'oiseau, moins pur et moins beau qu'elle
Qui le soir, pour dormir, met son cou sous son aile,
Elle s'enveloppa d'un muet désespoir,
Et s'endormit aussi, mais, hélas! loin du soir...

«Elle est morte pour lui, dit Sainte-Beuve, c'est dommage. En attendant, poëte, cela lui fait plaisir; il y rêve avec complaisance, et, s'il laisse tomber une larme, c'est pour la faire éclore en une adorable élégie,—ce qui serait pourtant plus adorable encore, si un accent très-sensible de fatuité ne la gâtait pas.»

LXVIII