Après l'insuccès des Martyrs, Chateaubriand dit adieu à la littérature et à la polémique religieuse. 1814 vit paraître la diatribe envenimée de Buonaparte et des Bourbons. Chateaubriand fut, dans cette brochure, le précurseur de la vengeance du monde contre l'oppression de l'Europe. Il prit le premier rang parmi les ingrats; il le prit aussi parmi les calomniateurs de l'infortune méritée, en calomniant même Bonaparte dans le récit mensonger de ses violences manuelles de Fontainebleau vis-à-vis du pape Pie VII.

Il fit une seule bonne brochure après 1815, la Monarchie selon la Charte. C'était la raison ramenée au service d'une monarchie nécessaire. Tout le reste de ses écrits politiques, d'ambition ou de circonstance, est mort avant lui, et ne méritait pas de vivre. C'était le style affecté du vieux français mal ressuscité pour donner au français une apparence de naïveté par le cynisme. Sa fortune ayant été compromise par son ambition inquiète en 1821, il mit en loterie son domaine de la Vallée-aux-Loups, à mille francs le billet. On ignorait alors la loi économique par laquelle la réduction du prix des billets augmente le nombre des souscripteurs. Il comptait sur le nombre de ses partisans dans l'aristocratie. Les ministres, ses ennemis, n'osèrent pas lui refuser l'autorisation; mais il fut trompé, il n'eut que trois souscripteurs, parmi lesquels M. Lainé, comme hommage, non aux opinions, mais au génie. M. Lainé refusa de reprendre l'argent de son billet. Mathieu de Montmorency acheta généreusement la dépouille de son ami. Chateaubriand n'avait rien fait encore pour le salut de son pays, mais il avait immensément fait pour sa gloire; la France fut ingrate: c'est son habitude; il ne s'adressait pas à un parti, comme les amis de Foy en 1829, ou de Laffitte en 1830. Tout hommage à un homme, qui n'est pas une insulte à un autre, ne réussit pas parmi nous. Nous n'aimons que la générosité haineuse qui, sous prétexte d'honorer un homme illustre, en déshonore un autre plus justement illustre que lui. Chateaubriand se tut, mais il ressentit l'injure au fond de son âme. On peut croire que la démocratie, qu'il servit de mauvaise grâce depuis ce jour-là, profita plus tard de cette faute capitale de l'ingrate aristocratie. L'homme est homme, il pardonne, mais il n'oublie pas. C'est sa faiblesse, mais c'est son droit.

LXXIII

Les Bourbons, qui durent en grande partie à Chateaubriand leur chute fatale, en 1830, ne lui durent qu'un grand service: la guerre d'Espagne. Malgré ce qu'en dirent les libéraux parlementaires du temps, cette guerre fut une grande et heureuse audace, digne d'un homme d'État. Les Bourbons, chefs de cette maison, ne pouvaient, sans déshonneur, voir la monarchie d'Espagne s'avilir et tomber, sans lui tendre la main. L'honneur, pour la monarchie consanguine, n'est pas seulement une décoration, c'est un devoir. Chateaubriand le sentit et osa faire de cette convenance, un dogme politique. Il rallia par là l'armée française à la maison des Bourbons, et fit rentrer la gloire sous ses drapeaux. C'était une grande idée toute simple; les peuples la comprirent. Ils comprirent peu les idées mixtes qui se refusent aux imprudences héroïques: le salut des circonstances douteuses où les Bourbons délibéraient. M. de Villèle penchait visiblement du côté de l'inaction, M. de Chateaubriand entraîna tout vers la guerre, et le dieu des projets généreux lui donna raison; la dernière grande action de la race de Louis XIV fut son ouvrage. On ne peut l'oublier, il perdit les Bourbons, mais il les illustra.

LXXIV

Voilà sa carrière d'homme d'État; quant à sa carrière d'homme de lettres, elle est beaucoup plus difficile à analyser; elle tient à son génie. La première question à résoudre est celle-ci:

Eut-il du génie?

Ce génie fut-il honnête dans l'usage qu'il en fit? Non.

Ce génie fut-il vrai? Non.

Ce génie fut-il juste? Non.