La cour et la France se vengeaient de leur servitude aux lois de madame de Maintenon, Esther surannée d'un roi persécuteur des consciences, inspiratrice des plus cruels attentats contre les cultes indépendants. L'athéisme et le libertinage, comme il arrive toujours, remplaçaient l'orthodoxie forcée et la piété de convenance; la littérature impie ou légère succédait au molinisme ou au jansénisme, qui avaient enrôlé Boileau et Racine dans des partis scolastiques pour lesquels ces poëtes n'étaient pas nés. Les plaisirs du régent étaient des scandales, la cour une orgie; Voltaire, tantôt caressé par les complaisances poétiques de cette cour, tantôt réprimé par quelques semaines de captivité pour ses insolences de favori, était le poëte de cette jeunesse. Il luttait de grâce et de licence avec l'abbé de Chaulieu, l'Horace de cette cour; s'il ne l'égalait pas encore en souplesse, il le dépassait en force. Son génie ambitieux de tous les succès le porta au théâtre, il fit représenter Œdipe, sa première tragédie. Ce n'était qu'une belle imitation de Sophocle, on crut avoir retrouvé Racine; il en avait bien l'imagination, il était loin d'en avoir le style. Cette œuvre lui fit plus de renommée et plus d'ennemis, il irritait l'envie, au lieu de la désarmer; il n'était point méchant, mais il avait ces malignités spirituelles de l'épigramme, petite monnaie de la repartie, qui font plus d'ennemis que des perversités en action. Un lâche affront qu'il éprouva alors de la part d'un grand seigneur de la maison de Rohan le força à demander réparation les armes à la main; la réparation lui fut indignement refusée; il ne crut pas pouvoir rester plus longtemps dans une patrie qui lui interdisait de venger son honneur, il se retira en Angleterre, il y passa deux ans dans un petit village nommé Mandworth, aux environs de Londres. Cette époque fut la véritable crise de ses croyances religieuses, de ses opinions politiques et de son génie.
V
L'Angleterre fut l'école de son âge mûr, il y respira la liberté de penser; la liberté de railler était la seule qu'il eût encore respirée en France. Newton, qui venait de mourir, pour les sciences physiques; Bacon, pour la philosophie réaliste et rationnelle; Shaftesbury, pour l'audace de ses négations religieuses; Bolingbroke, l'homme d'État célèbre, retiré en France et avec lequel Voltaire avait été lié précédemment en Touraine, pour son mépris des révélations; le grand poëte anglais Pope pour l'éclectisme élégant de ses poésies didactiques, furent ses maîtres dans la pensée et dans le style. Il ne pouvait en avoir un plus accompli que Pope, qui honora le jeune Français de son amitié. Retiré à Twickenam, dans le voisinage de Londres, aux bords arcadiens de la Tamise, ce grand poëte, lié avec toute l'aristocratie politique et lettrée de son temps, rappelait Horace à Tibur; comme Horace, il entendait de là le bruit de la Rome britannique; favori de la cour, consulté par les orateurs du Parlement, oracle des hommes de génie dans ses Épîtres, fléau des médiocrités littéraires dans ses Satires, philosophe dans l'Essai sur l'homme, distrait par le badinage classique dans la Boucle de cheveux enlevée, Pope, centre d'une société d'hommes de lettres secondaires mais excellents, fut évidemment le modèle d'élégance attique sur lequel Voltaire aurait voulu mouler sa vie, si la France eût été libre dans ses opinions comme l'était l'Angleterre. C'est sous les auspices de Pope qu'il se perfectionna dans la connaissance de la langue anglaise, et qu'il lut les tragédies de Shakespeare.
Shakespeare est la grande originalité de l'Angleterre saxonne. Ses œuvres sont une littérature tirée d'elle-même, des mœurs, des histoires, des passions du moyen âge. Cette littérature puissante et rude comme le climat et comme le temps, n'a rien de commun avec la littérature grecque ou latine, encore moins avec les molles et perverses imitations de la Grèce ou de Rome par l'Italie moderne, par l'Espagne ou par la France jusqu'à Corneille. Voltaire, bien qu'il fût violemment choqué par l'étrangeté quelquefois barbare de cette scène shakespearienne, en sentit néanmoins la moelle humaine, les proportions gigantesques, l'audace politique, la profondeur, l'élévation, l'étendue. Ce fut une autre nation qui les révéla à ses yeux. Il sentit à cet aspect qu'on pouvait donner à la scène française moins de convention, de déclamation, et plus de vérité en se rapprochant du modèle anglais; il ébaucha sur ce type moitié anglais, moitié romain, ses deux tragédies politiques de Brutus et de la Mort de César. On y sent le souffle mâle de la liberté respiré depuis deux ans en Angleterre.
VI
Il comprenait que l'indépendance d'esprit a pour condition dans tous les pays l'indépendance de situation. En homme d'un sens pratique prématuré, il s'occupa de sa fortune. Son poëme de la Henriade, imprimé par souscription en Angleterre, lui produisit une somme considérable pour le temps. L'aristocratie anglaise, au milieu de laquelle il avait été introduit et soutenu par Bolingbroke et Pope, concourut libéralement à cette souscription en faveur du poëte français. Voltaire plaça les fonds provenant de cette munificence de la nation anglaise dans les opérations de finances et de fournitures d'armée du fameux Pâris du Vernet, le plus habile et le plus heureux des spéculateurs du temps en France. Ces opérations, surveillées au bénéfice de Voltaire par les frères Pâris, ses bienfaiteurs et ses amis, élevèrent sa fortune au niveau de ses pensées les plus ambitieuses d'indépendance. La fortune assez considérable, héritée en même temps de son père et de son frère, fut placée également par Voltaire en spéculations très-lucratives. Résolu à ne pas se marier, afin de donner moins de gages encore à la persécution, il dispersa tous ses capitaux en rentes viagères sur des maisons nobles de France et sur des princes d'Allemagne afin d'avoir un asile partout. Ces revenus, avant l'âge de trente-sept ans, s'élevaient à deux cent mille livres de rente. Cette fortune n'était point pour Voltaire une ostentation de luxe, mais une mesure de prudence; il en dépensait une partie considérable en bienfaits plus qu'en plaisirs. Aucun des hommes de lettres de son temps, même parmi ses ennemis, n'avait recours en vain à ses libéralités cachées; il était à la fois le Virgile, l'Horace et le Mécène de la France.
VII
Rentré en France après deux ans de cet exil volontaire à Londres, il excita les ombrages de l'autorité et du clergé par une élégie touchante et indignée sur la mort de mademoiselle Lecouvreur. C'était une actrice tragique dont le talent et les charmes avaient séduit la France et Voltaire. On lui avait refusé une sépulture décente en terre consacrée; sa dépouille mortelle avait été jetée nuitamment dans une voirie humaine. Voltaire regrettait surtout en elle l'actrice éloquente et tendre à laquelle il destinait le rôle de Zaïre. Cette tragédie toute romanesque fut une innovation sur la scène française, consacrée surtout jusque-là à des scènes historiques. L'inattendu des situations, le contraste des mœurs, le pathétique de l'amour, l'éloquence de la passion et de la religion en lutte dans le drame lui valurent un de ces succès qui se prolongent à travers tout un siècle. Voltaire, à dater de ce poëme, fut sans rival au théâtre. Son style scénique n'est ni si mâle et si tendu que celui de Corneille, ni si parfait et si harmonieux que celui de Racine; ce style, qui sent trop l'improvisation, la facilité, la négligence, n'a point cette solidité qui résiste au temps dans l'œuvre des beaux vers; mais le mouvement, l'éclat, l'héroïsme, la tendresse, toutes ces qualités de surface qui séduisent l'œil et l'oreille, lui donnent un caractère voltairien indéfinissable par un autre nom que par le nom de l'auteur. C'est le brillant de la pièce fausse égal à la splendeur du diamant, auquel la foule charmée se trompe, et que les lapidaires du style peuvent seuls discerner. Une série de tragédies écrites d'année en année avec la rapidité de l'imagination, depuis Zaïre jusqu'à Mérope, l'Orphelin de la Chine, Tancrède, ne cesse pas de rappeler, pendant soixante ans de sa vie, l'intérêt, la passion, l'admiration des siècles sur le poëte. C'étaient les actes de son règne par lesquels il rappelait à propos qu'il était roi. Ces succès, habilement combinés comme des éléments de popularité renaissante, intimidèrent la persécution chaque fois que le gouvernement, le parlement ou le clergé en prenaient ombrage. C'était son appel au peuple et son appel à la gloire.
VIII
C'est à peu près dans le même temps qu'il publia sous le nom de l'abbé de Chaulieu, récemment mort, l'Épître à Uranie, son premier poëme philosophique. L'Épître à Uranie ressemble à un fragment de Lucrèce retrouvé dans une imagination française à dix-huit cents ans de distance. C'est une profession de dédain contre les opinions populaires en matière de divinité. Cette audace d'esprit fort devint le symbole de l'impiété théologique contre toutes les révélations. Caché sous le faux nom de l'abbé de Chaulieu, Voltaire échappa à la vengeance de l'Église et du gouvernement. On le soupçonna, on ne put le convaincre. Il publia aussi alors ses Lettres sur les Anglais, dans lesquelles il faisait connaître et goûter à la France les institutions libres, l'éloquence virile, la science pratique, et la littérature neuve de la Grande-Bretagne. Il fut le premier après Saint-Évremond, le Voltaire du dix-septième siècle, qui colonisa les idées anglaises sur le continent; le détroit de la Manche alors séparait deux mondes.