On fut forcé de reconnaître que Fénelon n'avait jamais vu ce religieux et n'avait entretenu aucune correspondance avec lui. On se vengea de cette déception de l'animosité par l'expulsion de tous les amis de Fénelon de la cour du duc de Bourgogne.
XXVIII
Fénelon montra bientôt, dans cette crise de sa vie, que son âme était supérieure encore à son esprit.
Cependant la condamnation du livre des Maximes n'arrivait pas. Rome hésitait, le pape Innocent XII dissimulait mal sa conviction secrète de l'innocence de Fénelon, de la pureté de ses mœurs, du charme de ses vertus. Les cardinaux chargés d'examiner son livre se partageaient en nombre égal pour et contre. Bossuet et Louis XIV intervinrent et dictèrent l'arrêt par une lettre impérative au souverain pontife.
Pendant que cette objurgation au pape partait, Louis XIV, devançant la condamnation, se faisait apporter solennellement le tableau des officiers de la maison du duc de Bourgogne, effaçait, de sa propre main, le nom de Fénelon du rang de précepteur, supprimait ses appointements et faisait fermer sa chambre à Versailles. Enfin la condamnation obtenue avec tant de peine de la justice et de la bonté d'Innocent XII arriva à Paris avec un cri de joie des ennemis de Fénelon à Rome.
XXIX
Au moment où celui-ci reçut à Cambrai la première nouvelle de sa condamnation, il allait monter dans sa chaire pour parler au peuple sur un sujet sacré qu'il méditait depuis quelques jours. Il n'eut pas le temps d'échanger une seule parole avec son frère, qui lui avait apporté le coup pour l'adoucir. Les assistants ne le virent ni rougir, ni pâlir à cette douleur. Il s'agenouilla seulement un moment, le front dans ses mains, pour changer le sujet et le plan de son discours, et, se relevant avec la sérénité de son inspiration ordinaire, il parla avec une onction pénétrante sur la soumission sans réserve, due dans toutes les conditions de la vie, à la légitime autorité de ses supérieurs.
Le bruit de sa condamnation, répandu de bouche en bouche par des chuchotements dans sa cathédrale, attirait tous les regards sur lui, et sa résignation invitait aux larmes.
Sa peine n'était pas dans son orgueil, elle était dans son incertitude de conscience, il avait remis sa conscience à l'Église, elle avait prononcé; il crut entendre la voix de Dieu et il s'inclina sous l'arrêt.
«L'autorité a déchargé ma conscience, écrivait-il le soir même de ce jour; il ne me reste plus qu'à me soumettre et me taire, et à porter en silence mon humiliation. Oserais-je vous dire que c'est un état qui porte avec soi sa consolation pour un homme droit qui ne tient pas au monde? Il en coûte sans doute à s'humilier; mais la moindre résistance coûterait cent fois davantage à mon cœur.»