Jésus-Christ est né pauvre, a voulu vivre et mourir pauvre. Il a travaillé de ses mains pendant trente ans pour gagner son pain de chaque jour. Lorsqu’il a cessé son travail pour commencer sa prédication, il n’avait rien ; il recevait son humble nourriture de ses amis, ou de la foule qui l’entourait, ou des femmes qui le suivaient pour le servir. Il marchait et passait en bénissant et enseignant, mais n’avait ni terres ni maisons où il pût demeurer. « Les renards, disait-il, ont des tanières, et les oiseaux du ciel leur nid ; le Fils de l’homme n’a pas seulement un lieu pour reposer sa tête. »

Cette parole, je l’avoue, perçait mon cœur de part en part et le remplissait d’enthousiasme. Moi aussi, si j’avais du courage, je pourrais passer en ce monde à la suite de mon Maître en faisant quelque bien, sans jamais posséder un lieu pour reposer ma tête. Et cela me semblait beau et bon. Il me semblait qu’en renonçant à tout, — à ce tout que je connaissais n’être rien, — je gagnais Dieu, la bonté, la lumière, la liberté, et que je recevais en échange le pouvoir de propager la vérité.

Un jour donc, après avoir très mûrement pesé les conséquences les plus cruelles de la pauvreté et de la vie évangélique, je les acceptai librement. Puis, pour donner plus de solennité à l’acte qui allait décider de ma vie, j’entrai dans une église, et là, comme j’étais seul, étendant la main vers l’autel, je fis vœu de ne jamais devenir riche, de ne jamais avoir qu’un but, et de ne posséder qu’un bien, la vérité, et s’il se pouvait, la justice.

Vous comprenez pourquoi je vous dis cette histoire. C’est pour vous montrer, si je puis, comment il faut, au début de la vie, savoir d’abord se mettre en liberté, se dégager de la stérile routine du vieux monde, et garder toutes ses forces pour chercher l’unique nécessaire et l’unique vie permanente et féconde.

En outre, je sais qu’il existe, de plusieurs côtés, un certain nombre d’hommes de cœur, dont la raison est développée, qui aiment, en effet, la justice et veulent se dévouer à son triomphe. J’ai voulu, en me faisant connaître à eux, non pas dans mes inconséquences ni dans mes fautes, dont je demande pardon à Dieu, mais dans l’intention droite et bonne qui, depuis ma jeunesse, a dirigé ma vie, j’ai voulu qu’aucun de ces hommes ne pût douter de mon point de départ et de mon but.

Qu’ils sachent bien que dans toutes ces questions, politiques, sociales, philosophiques ou religieuses, je suis aussi libre de préjugés et d’étroites et mauvaises passions que pourrait l’être un mort. C’est qu’en effet j’ai traversé la mort.

Et puis qu’ils sachent aussi que cette histoire, qui est la mienne, littéralement vraie dans chaque mot, est, à peu de chose près, celle de bien des milliers de prêtres en France et dans le monde entier. Seulement ces généreux et vénérés frères, presque tous, ont su mieux employer que moi le don de Dieu[47].

[47] Tout ce récit, de la plus exacte autobiographie, sa trouve dans les Souvenirs de ma jeunesse publiés après la mort du P. Gratry. (Note de l’Éditeur.)

CHAPITRE III

I