Pour moi—c'est avec certain plaisir que j'ai reçu l'autre jour quelques-unes de ces bonnes grosses pièces qui avaient, dans ces derniers temps, presque disparu—et je n'ai pu m'empêcher de songer combien cette pièce de cent sous a perdu de sa valeur ou combien les choses qui s'achètent sont devenues plus chères.
Je me suis rappelé le temps où, avec une pièce de cent sous dans ma poche, j'invitais hardiment trois amis à dîner avec moi, rue Neuve-des-Petits-Champs ou cour des Fontaines;—quatre amis si le festin avait lieu chez Flicoteau, au quartier Latin;—cinq, si c'était à Saint-Ouen;—le repas se composant à Saint-Ouen d'un énorme pain et de cervelas et du vin rose et un peu pointu d'Argenteuil, à cinq sous le litre,—et ces repas sont des meilleurs dont je me souvienne.
Et j'ai rapproché ce souvenir d'un autre souvenir récent—c'est que, à mon dernier voyage à Paris, me trouvant un matin sur le boulevard, j'entrai au café Anglais et demandai à déjeuner, j'étais préoccupé, je lisais et me contentais de répondre par un signe de tête affirmatif aux questions du garçon qui me servait.—Je m'arrêtai quand je n'eus plus faim et demandai la carte à payer—dix-huit francs—notez que je n'avais bu que de la bière.
Je ne m'en suis pas consolé,—je ne m'en consolerai jamais; ce fut et c'est encore pour moi un chagrin, une humiliation, un remords.—Je me comparai en rougissant à Lucullus, à Trimalcion, à Vitellius, à Grimod de la Reynière, à tous les gourmands célèbres;—je pensai à combien de mes vieux amis d'autrefois j'aurai pu, il y a trente ans, donner à déjeuner avec dix-huit francs—et quel bon déjeuner—dans l'île de Saint-Ouen ou de Saint-Denis—dans la grande herbe fleurie et parfumée.
Je me rappelai mes bons dîners—je n'appelle pas un «bon dîner» un dîner qu'on mange seul, et je sais combien la gaieté, la confiance et l'abandon sont pour beaucoup dans un dîner;—aucun n'avait coûté dix-huit francs;—j'étais si honteux, si bourrelé, que je fis vœu de ne refuser pendant vingt-quatre heures l'aumône à aucun mendiant,—et que je donnai quelques sous à des enfants pauvrement vêtus que je vis assis sur un escalier et qui ne me demandaient rien.
L'argent déjà n'est qu'un signe représentatif;—sa valeur n'est qu'une convention;—en effet, on serait bien embarrassé à l'heure du dîner, si on ne trouvait que des pièces de cinq ou de vingt francs en échange des siennes;—mais, enfin, la convention est ancienne, et, d'ailleurs, le métal, l'or et l'argent sont agréables aux yeux,—le son de l'or est agréable à l'oreille (que cette assertion ne me fasse pas prendre pour un avare),—d'ailleurs, un avare sérieux n'oserait pas faire sonner son or—ça pourrait le trahir.
Mais, les billets! quand on pense que contre un tas suffisant de ces carrés de papier—on peut avoir des forêts sombres, des prairies embaumées, des rivières murmurantes,—des bois de rosiers, des champs de jonquilles, d'anémones, etc.
Je ne veux pas parler des femmes,—c'est si hideux de penser qu'une femme se vend—et, d'ailleurs, j'ai là-dessus des idées très arrêtées qu'il serait bien sain et bien moral que tout le monde partageât,—c'est qu'une femme qu'on paye ne vaut jamais que cinq francs,—pour ceux qui ont le malheur d'aimer et d'acheter l'amour tout fait et d'occasion.
Donc,—le papier est un signe représentatif très médiocre, très laid et qui a beaucoup plus de chances de destruction que l'or et l'argent;—le feu et l'eau peuvent le détruire—et l'imitation en est beaucoup plus facile que celle des espèces monnayées.
Eh bien, j'ai vu presque tout le monde embarrassé et un peu contrarié de la réapparition de la pièce de cinq francs; en effet, cinq cents francs de cette monnaie c'est un poids—et ça ne peut se porter que visiblement:—un homme qui vient de changer un billet de mille francs à la Banque et qui reçoit forcément cinq cents francs en pièces de cinq francs est obligé de rentrer chez lui pour se débarrasser du fardeau.