Le mari, au contraire, se montre au moins douze heures par jour,—parfois fatigué, malade, préoccupé;—supposons-le amoureux de sa femme,—quelle différence,—il use de «ses droits», le vilain mot, la vilaine chose!—A des intervalles plus ou moins rapprochés ou éloignés,—supposons-le,—je le veux bien,—très délicat, demandant, sollicitant,—ça n'est jamais comme celui qui demande une grâce, un sacrifice,—une faute,—un crime.
D'ailleurs,—l'amoureux, lui, demande toujours.
Le mari ne peut pas ne penser qu'aux bouquets;—il faut qu'il gagne et donne de l'argent pour le loyer, pour les domestiques, pour la nourriture quotidienne,—pour le bois, pour les torchons, etc.—Quelquefois, il doit refuser, faire des observations, conseiller des économies, etc.; quelque sédentaire qu'il soit,—il sort quelquefois,—va voir des amis,—et il n'est pas forcé de sortir, lui!
Quelle est donc la différence entre un amoureux et un mari comme lord **** qui n'a eu pour sa femme qu'une fantaisie éteinte,—qui est retourné à sa vie de garçon; qui va au cercle, aux courses, à la chasse,—dîne au cabaret, entretient quelque femme, etc.?
Lady **** faisait cette comparaison et la faisait douloureusement d'abord,—haineusement ensuite, cependant elle avait des principes.—Le plus grand espoir qu'elle permît de concevoir à l'amoureux M. ***,—c'était de l'épouser, si le hasard ou la Providence lui rendait jamais sa liberté;—ce n'était pas comme cette fille d'honneur de la cour d'Angleterre dont parle madame de Sévigné: «le roi l'avait remarquée, elle s'était sentie quelque disposition à ne point le haïr, par suite de quoi elle arrivait grosse de sept mois».
A l'époque où Lady **** ne considérait plus son mari que comme un obstacle à son bonheur,—lord *** se trouva précisément dans les mêmes dispositions à l'égard de sa femme;—il était saisi d'une fantaisie, d'un caprice violent pour une femme de théâtre; celle-ci surfaisait sa marchandise,—elle ne songeait pas à se faire épouser par un homme marié, mais elle laissait entendre qu'elle n'aurait rien... contre un enlèvement et une installation sérieuse à l'étranger.
Tout amoureux qu'était lord ****, le kant, le respect de certaines convenances, lui rendaient impossible une telle équipée,—seulement il disait quelquefois en soupirant: «—Ah! si je devenais veuf!»
Quant à la belle, elle ne voulait pas accepter une seconde place dans la vie de son adorateur,—il fallait qu'il brûlât ses vaisseaux.
Un jour lord **** demanda à sa femme un entretien particulier,—et il lui dit:
«Madame, le lien qui nous unit est devenu une chaîne;—nous en souffrons tous les deux.—Vous êtes une femme trop honnête, je suis un homme trop bien élevé pour rompre cette chaîne avec scandale.—Je ne sais aucun moyen que nous devenions tous deux en même temps veufs l'un de l'autre,—mais j'en trouve un pour qu'un de nous deux le devienne dans un temps assez court;—lequel des deux s'en ira, lequel des deux restera;—la Providence ou le hasard en décideront; celui qui survivra sera heureux, celui qui mourra cessera d'être infortuné. Ce que j'ai à vous proposer, c'est une sorte de duel décent;—j'ai en Irlande un château, une propriété entourée de marais,—ni mes ancêtres, ni moi, nous n'y sommes allés séjourner en été ni en automne:—il y règne des fièvres paludéennes qui font beaucoup de victimes parmi les gens du pays, mais qui ne pardonnent presque jamais aux étrangers;—que diriez-vous d'une petite retraite de trois mois dans ce château?—La saison est favorable, deux de mes fermiers viennent d'y mourir de fièvre pernicieuse;—pour le monde,—nous aurons l'air de deux époux—qui, sur un regain de tendresse,—vont grignoter dans la solitude—un nouveau quartier de lune de miel.