Donc, M. de Bazaine est sorti par une porte qu'on lui a ouverte ou qu'on a laissée ouverte, et il est allé de l'autre côté de l'île monter sur la chaloupe du navire italien;—si madame de Bazaine et son parent étaient sur cette chaloupe, c'était comme passagers,—et pour voir plus tôt le prisonnier.
C'est pour moi—et c'est pour mes deux compagnons, aussi évident que si nous l'avions vu.
Un journal a cependant, à propos du prisonnier évadé, recueilli un détail d'un autre genre et très peu important en lui-même, mais dont je dois dire un mot: En parlant du séjour de M. de Bazaine à l'île Sainte-Marguerite, ce journal fait savoir que «M. Karr envoyait les Guêpes à M. de Bazaine».
Si nous rapprochions cette mention d'un article paru précédemment dans un autre journal qui demandait la suppression des Guêpes,—ça pourrait avoir l'air d'une invitation à l'autorité de regarder un peu si le maître des Guêpes ne serait pas quelque peu complice de l'évasion;—en effet, il habite le pays, il a des embarcations,—et il envoyait les Guêpes à M. de Bazaine, etc.
Certes, ce n'est pas, je le sais, l'intention du journaliste; ce n'est pas à l'autorité et à la police qu'il veut me dénoncer, mais à «l'opinion» et je m'étonne de ne pas avoir vu en faire déjà leur profit: les bons petits papiers rouges qui ont quelquefois si bêtement appelé bonapartiste celui de tous les écrivains contemporains qui a le plus opiniâtrement combattu l'Empire.
Eh bien, le fait est vrai,—j'envoyais les Guêpes à M. de Bazaine;—comment? pourquoi? je vais le dire à mes lecteurs:
Je fus, il y a quelques mois, très surpris, un matin, de recevoir une lettre signée «de Bazaine».
M. de Bazaine me remerciait de l'envoi d'un numéro des Guêpes «qu'il avait lu avec grand plaisir» et faisait quelques réflexions sur son jugement et sa situation, etc.
Or, je ne lui avais pas envoyé de numéro des Guêpes; je cherchai le numéro dont il parlait—et je devinai que quelque ami à lui pouvait le lui avoir adressé,—parce que j'y faisais mention des trois ou quatre boucs «émissaires» sur lesquels l'opinion publique et la sévérité du gouvernement faisaient tomber toutes les fautes du plus grand nombre,—et je citais quelques-uns de ceux qui, aussi coupables que M. de Bazaine, étaient non seulement en liberté, mais occupaient des places et émargeaient au budget.
A la lecture de cette lettre, je fus un moment embarrassé,—j'ai l'habitude de dire la vérité; or dire: je ne vous ai rien envoyé, à un prisonnier qui avait ressenti un moment de plaisir de l'envoi, c'était plus dur que je n'avais la force de l'être;—accepter les remerciements... ce n'était pas tout à fait honnête... c'est cependant ce que je fis,—je ne répondis pas à M. de Bazaine,—parce que je n'avais rien d'agréable à lui dire,—mais je donnai l'ordre de continuer à lui envoyer les Guêpes qu'il a dû recevoir jusqu'à son départ.