Peut-être sommes-nous un peu gâtés par nos études classiques,—par Léonidas et les Thermopyles,—par Cynégire,—par Horatius Coclès,—par l'Horace de Corneille,—qu'il mourût,—mais nous avons dans notre histoire des faits nombreux qui ne le cèdent pas à ceux de l'antiquité,—l'histoire du chevalier d'Assas,—l'histoire du vaisseau le Vengeur,—celle de Cambronne et des grenadiers de la vieille garde à Waterloo, et plusieurs faits en Afrique;—nous sommes devenus difficiles et sévères quand on ne se conduit pas tout à fait comme ces héros.
Cependant il m'a semblé voir dans le maréchal de Bazaine, n'essayant pas de faire une trouée, non pas un homme qui a manqué de bravoure, ses preuves étaient faites, mais un homme qui n'avait pas assez précise l'idée du devoir,—et obéissait à je ne sais quelles velléités d'ambition vague, dont on pourrait retrouver la trace dans sa conduite au Mexique,—velléités qui lui ont inspiré la pensée criminelle qu'il pourrait peut-être, non pour la France, mais pour lui, avoir mieux à faire d'une grosse armée, la dernière,—que de la risquer dans une bataille désespérée.
Pour résumer et en finir sur l'affaire de l'évasion, M. de Bazaine a eu des aides non seulement hors de l'île, mais dans l'île;—quant à madame de Bazaine, même en supprimant la légende du canot et des avirons, elle a accompli très honorablement ses devoirs de femme, et elle a acquis des droits à l'estime et à la sympathie de tout le monde.
Pour les intelligences dans l'île,—nous vivons à une époque où presque personne ne fait banco sur un numéro ou sur une couleur;—ça a été la ruine du gouvernement de Juillet, et ça a achevé de précipiter Napoléon III.
On veut se sauver la mise en tous cas, et on place, comme à la roulette, les joueurs prudents, son louis ou sa pièce de cinq francs à cheval sur quatre numéros.
Et comme un proverbe qu'on retrouve dans toutes les langues.
«On allume un cierge pour Dieu, mais aussi, au moins une petite chandelle pour le diable.»
N. B. Tout ce qui précède était écrit le 17 août, on m'envoie, aujourd'hui 20, les épreuves à corriger, j'ai ajouté seulement la mention faite par madame de Bazaine elle-même, qu'elle et son cousin ne savent pas ramer et avaient le mal de mer.
Et j'ajoute ici aujourd'hui,—qu'elle s'est très agréablement moquée des «reporters», qui l'ont poursuivie et relancée dans son voyage.
Lorsque, la semaine dernière, j'avais dû exprimer mon opinion sur l'évasion de l'île Sainte-Marguerite, madame Bazaine n'avait pas encore fait publier son petit roman;—une circonstance remarquable cependant, et qui a dû donner à penser aux magistrats chargés de l'instruction, c'est que les journalistes envoyés sur les lieux n'avaient pas attendu à poursuivre et à rejoindre M. et madame Bazaine dans leur fuite pour être trompés et pour rencontrer et accueillir précisément le même petit roman,—moins quelques ornements de style.—Il y avait donc à Cannes ou dans l'île, ou à Cannes et dans l'île, d'autres personnes intéressées à tromper, à égarer l'opinion, et à propager le feuilleton en question—avec des circonstances convenues pour ne pas compromettre les assistances reçues, en y comprenant le capitaine du navire italien, qui, probablement, en savait plus long sur ce qui se passait, que n'en savait la compagnie à laquelle appartient le bâtiment.