XIX
Pour quelqu'un moins amoureux que Tony Vatinel, il eût été facile de voir que Clotilde ne négligeait rien pour exalter sa passion et le tenir dans la dépendance la plus absolue. Clotilde, de son côté, croyait avoir jeté au dehors d'un seul coup tout ce qu'il y avait d'amour dans son cœur, avec les émotions qu'elle avait ressenties à Trouville, émotions qui ne s'étaient jamais renouvelées dans sa vie.
Elle en avait conclu que, pour certaines organisations, l'amour est la fleur de l'âme qui doit s'effeuiller au vent pour faire place aux fruits qui mûrissent lentement. Aussi n'avait-elle nullement redouté de jouer avec l'amour, pour lequel elle se croyait invulnérable. D'ailleurs, une autre passion, exclusive autant que l'amour, la haine, s'était emparée de ses facultés. Néanmoins, il y avait des moments où cette passion si vraie et si profonde de Vatinel la touchait au fond de l'âme et lui faisait craindre que l'amour fût contagieux. Puis elle se rassurait en se rappelant qu'elle avait payé son tribut, et en pensant que l'amour, comme la petite vérole, ne s'attrape pas deux fois.
A peine était-elle rassurée, que Tony Vatinel tirait de son cœur quelqu'une de ces paroles puissantes qui ouvraient le sien invinciblement, comme les paroles mystérieuses: «Sésame, ouvre-toi!» ouvrent, dans les Mille et une Nuits, la porte de la caverne à l'heureux Ali-Baba.
XX
Arthur, de son côté, grâce aux suggestions d'Alida Meunier, ne tarda pas à remarquer que Vatinel ne sortait guère de sa maison, qu'il ne jouait pas, ne causait pas, et regardait beaucoup Clotilde. D'abord, il en tira cette conclusion que Vatinel était amoureux de sa femme. Mais Tony Vatinel était si peu conforme à l'idée que se faisait Arthur d'un séducteur; il paraissait aux yeux d'Arthur si fort au-dessous de lui-même, Arthur, par la figure, le ton, les manières, l'esprit et l'élégance, qu'il ne pensa pas d'abord à s'en inquiéter. Mais bientôt, toujours adjuvante Alida, il trouva impertinent qu'un semblable monsieur eût, même sans aucune chance de succès, le désir et l'espérance de tromper un homme comme lui et de lui enlever sa femme. Quand Tony était sorti, il faisait sur lui des plaisanteries qu'il ne pouvait s'empêcher de mêler d'un peu d'amertume. Clotilde ne les relevait pas et semblait ne pas les entendre. Mais cela n'apportait à Arthur qu'une satisfaction personnelle, sans être désagréable à Tony, qui l'ignorait; aussi bientôt, soit qu'il prît subitement à M. de Sommery une recrudescence de tendresse pour ce qu'on voulait lui enlever, soit qu'il voulût blesser Tony, il manifesta pour sa femme, devant tout le monde, un amour extrêmement exigeant. Il sortit même des manières de bonne compagnie qu'il avait d'ordinaire (le pauvre garçon ne les avait pas choisies, il n'en avait jamais vu d'autres), et se permit, en paroles, diverses allusions aux détails de sa félicité conjugale, et, en action, des caresses pour lesquelles il semblait que son impatience ne lui permît pas d'attendre le départ de ses visites.
C'était surtout quand Vatinel se trouvait seul en tiers avec eux, ce qui arrivait souvent, parce que l'on commençait à partir beaucoup pour la campagne, qu'il pouvait se donner le plaisir d'être désagréable à Tony, sans s'exposer à paraître un rustre à des personnes dont il redoutait l'opinion; il embrassait sa femme, il mettait sa tête sur son épaule. Tony, pendant ce temps, changeait de couleur, et haïssait Clotilde autant qu'Arthur. Un jour, Arthur alla jusqu'à vouloir asseoir sa femme sur ses genoux. Clotilde se releva rouge et confuse, et fut quelque temps sans oser lever les yeux sur Tony Vatinel. Cependant, Arthur étant sorti un moment du salon, elle dit à Tony: «Ne manquez pas en sortant de lui tendre la main comme de coutume.—Moi? dit Tony. Je le hais, et, si je tenais sa main dans la mienne, je la briserais.—Avant-hier, vous êtes parti, dit Clotilde, sans lui donner la main, et il l'a remarqué. Cette action de mauvais ton qu'il a faite aujourd'hui en est une preuve. Vous m'avez effrayée; vous êtes devenu pâle comme un mort. Il ne peut manquer de l'avoir vu comme moi.—Il arrivera ce qu'il pourra, reprit Vatinel; mais je ne donnerai pas la main à l'homme que je hais le plus au monde.—Belle et noble haine, en effet, interrompit Clotilde, dont les effets retomberont sur moi! Pourquoi ne lui dites-vous pas alors que vous m'aimez et que je vous aime? Je vous assure que cela ne serait pas beaucoup plus clair, et ne m'exposerait pas davantage à tous les ennuis d'une guerre intérieure. Tony, vous tendrez la main à Arthur quand vous vous en irez.»
Le pauvre Tony obéit, et Clotilde, quand il partit, regarda avec une joie cruelle la haine qui éclatait en feu sombre dans ses yeux presque sanglants.
XXI
Quoique M. Arthur de Sommery ne se fît pas à lui-même l'injure de redouter Tony Vatinel, sans s'en apercevoir, il commença à rester un peu plus chez lui. Il ne perdait pas une occasion de faire paraître Tony ridicule aux yeux de Clotilde.