A sa voix, tout le monde devait comme elle frissonner et obéir. Ah! quand cet homme fort sera amoureux, il se fera reconnaître au monde pour un de ses maîtres.

Et elle, Clotilde, cette énergie qu'elle a trouvée dans sa tête pour travailler en secret à la réalisation d'un plan déjà si avancé, combien elle sera doublée quand elle y ajoutera toutes les puissances de son âme; où n'arriveront-ils pas ensemble, unis, s'appuyant l'un sur l'autre!...

Oh! oui, il fallait lui parler, car, le matin, Arthur avait écrit à Clotilde: «C'est dans quelques jours la fête de mon père; je me jetterai à ses genoux, et je lui demanderai votre main.»

Ce soir-là encore, M. de Sommery l'avait appelée ma fille. Arthur l'avait alors regardée, et elle s'était sentie toute rouge. Il fallait parler à Vatinel; elle avait fait cent fois dans sa tête, de diverses manières, le discours qu'elle voulait lui tenir. Ah! il est une heure; elle part; elle craint qu'on n'entende le bruit de son cœur, tant il bat fort dans sa poitrine. Elle tourne lentement la clef dans la serrure; elle sort, elle referme la porte, et elle glisse comme une ombre légère.

La lune s'est levée derrière Trouville et éclaire la mer, que l'on aperçoit de la hauteur à travers les branchages des haies qui bordent le chemin. Depuis longtemps, le vent s'est apaisé; la mer est muette comme l'air. Au milieu de ce profond silence, le moindre de ses mouvements cause un bruit qui l'effraye. Si sa robe touche un buisson, elle s'arrête, écoute, et n'ose retourner la tête. Le bruit de ses artères l'empêche d'entendre; elle se calme, personne ne la suit. Elle est seule, seule sous ces grands arbres qui projettent des ombres bizarres; elle avance; elle les fuit, et le chemin tourne en s'enfonçant un peu dans les terres. Tout à coup, elle aperçoit la niche de la Vierge, dans le mur, au coin d'une haie.

«Est-ce vous, Vatinel?—Est-ce vous, mademoiselle?—Mon Dieu! que j'ai peur!» Et elle s'appuya sur son bras comme si elle se fût sentie près de tomber. En effet, elle était pâle et extraordinairement émue. Pour Vatinel, il sentait les mots qu'il voulait dire lui serrer la gorge et l'étrangler; aussi se contenta-t-il, pendant quelque temps, de la regarder sans parler et sans presque respirer. Il étendit son manteau sur le banc de pierre placé au-dessous de la niche de la Vierge, et l'y fit asseoir.

Un homme jeune comme Vatinel, exalté comme lui, place si fort au-dessus des nuages la première femme qu'il aime, qu'il ne peut, sans une extrême surprise, lui voir faire quelque chose dans les humbles conditions de l'humanité.

Nous avons dit plus haut, et nous ne savons si notre phrase a été bien comprise, faute d'être claire, bien entendu, que Vatinel n'osait pas aimer Clotilde et n'en était encore qu'à l'adorer. Le moment était venu brusquement de quitter pour l'autre le premier de ces deux sentiments. Clotilde, divinité quelques heures auparavant, devenait tout à coup une femme, sans rien perdre de son influence ni de son charme. Mais Vatinel était assailli de sensations qu'il n'avait jusque-là pas même soupçonnées. Il avait senti le corps de Clotilde sur son bras, et le frisson que lui causait toujours la présence de la jeune fille avait tout à coup changé de nature.

Clotilde était aussi en proie à des sensations toutes nouvelles. Ce n'était pas une fille romanesque. C'était moins encore une rêveuse. Les femmes en général le sont peu, ou du moins leurs rêveries restent circonscrites dans les espaces réels; elles n'ont pas au même degré que l'homme la perception de l'infini. Il faut que toute idée puisse se traduire à leurs yeux par une forme visible; leur religion est l'amour pour un Dieu fait homme. Mais, nous l'avons dit, Clotilde aimait Vatinel et elle était dominée par lui. Elle était sous l'empire d'une exaltation étrangère à sa nature; l'amour prenait pour elle un parfum tout mystique, et, en même temps que Clotilde devenait une femme pour Vatinel, Vatinel pour Clotilde devenait un Dieu.

Cependant, d'où ils étaient placés, ils voyaient toujours, au loin et sous leurs pieds, la mer mollement éclairée des pâles rayons de la lune.