Et Vatinel, sans l'entendre, répétait: «Marie! Marie! aie pitié de moi!—Tony, répéta à son tour Clotilde, avez-vous oublié le mien?—Eh! que me font ma mort et la tienne? Ai-je de la raison, ai-je de la mémoire, quand tu es si belle, quand je suis si amoureux? Ah! alors, ne me laisse pas te donner de si enivrantes caresses, ne me laisse pas être si près de toi. Tu me brûles, ton haleine me dévore. Repousse-moi. Chasse-moi. Je maudis le serment que tu m'as fait faire. Je te maudis de l'avoir exigé, je ne veux pas le tenir, je ne le tiendrai pas, ou renvoie-moi! Tiens, toi, tu ne sens rien, tu ne sais pas ce que c'est que ces baisers que je donne sur tes genoux!» Et il recommençait à embrasser les genoux de Clotilde.
«Tu ne sais pas ce que c'est, Marie, que ces baisers-là!—Vous avez raison, Vatinel, dit Clotilde, je ne dois plus permettre de semblables caresses, puisqu'elles ont pour résultat de vous empêcher de m'aimer, de me faire maudire par vous, de me demander ce que vous n'aurez jamais de moi, et ce qui, si j'avais jamais la faiblesse de vous l'accorder, serait, vous le savez, l'arrêt irrévocable de ma mort. Vous avez raison, nous sommes fous. Il faut vous en aller.» Et elle le repoussa.
«Il faut ne plus nous revoir, il faut nous dire adieu à jamais!—Ah! Marie, dit-il, ne m'écoutez pas, je suis fou! ne me rejetez pas du ciel, où je suis près de vous. Insensé que je suis, de demander quelque chose! N'ai-je pas plus de bonheur mille fois que Dieu n'a permis à l'homme d'en avoir? Le premier jour où j'ai baisé votre front, n'avais-je pas ressenti de plus célestes félicités, de plus pures délices qu'aucune femme n'en a jamais donné à son amant? Pardonnez-moi, ne m'écoutez pas, laissez-moi près de vous. N'écoutez pas mes plaintes insensées. Passer ma vie à tenir dans mes mains votre petit pied, et le baiser; passer ma vie à vous voir, à tremper mes mains dans les ondes de vos cheveux; ce serait trop de bonheur; je ne pourrais peut-être pas le supporter.» Et Tony s'était relevé, il s'était assis à côté de Clotilde, sur un divan, et il prenait des poignées de ses beaux cheveux, échappés au peigne, et il baisait ces cheveux, il les mordait avec frénésie. Le petit châle de soie tomba, et les lèvres de Tony descendirent sur les épaules et sur la gorge de sa belle maîtresse.
Puis il resta longtemps la tête sur l'épaule de Clotilde, semblable à un homme ivre qui finit par perdre connaissance.
LIV
Le samedi suivant, Tony Vatinel trouva Clotilde sans lumière. «On a remarqué, dit-elle, samedi dernier, que j'avais conservé de la lumière toute la nuit. J'ai prétexté une indisposition; mais la même remarque faite une seconde fois ne pourrait manquer d'éveiller des soupçons.» Cette nuit-là, Clotilde réserva bien peu de chose à son mari, mais cependant elle lui réserva quelque chose.
«Insensée, dit Tony Vatinel, crois-tu donc t'être conservée à ton mari. Ce que tu appelles un crime était commis la première fois que mes lèvres ont baisé ton front. La première fois que ma peau a touché la tienne, tu étais adultère, adultère de cœur et de corps! Au premier frisson que mes baisers t'ont causé, n'étais-tu pas entièrement à moi? A quoi sert cette résistance que tu opposes à mes désirs? Que produit-elle? Moins de bonheur sans plus de vertu; crime contre moi et contre lui. Marie, écoute-moi, tu n'auras pas de témoin de ce que tu appelles ta honte; sois à moi tout entière, et, en sortant de tes bras, j'irai me précipiter par-dessus la falaise. Marie! sois à moi, je donne ma vie pour quelques instants de ton amour; sois à moi, Marie, chère Marie! et ce serment-là, je le tiendrai!» Et Vatinel couvrit de baisers tout le corps de Clotilde; tout à coup il la saisit dans ses bras et l'emporta vers le fond de la chambre. Marie poussa un cri.
«Tony, dit-elle, laissez-moi, ou je crie, j'appelle; je ne reculerai devant rien pour me débarrasser de vous; je ne vous aime plus, je vous hais, je ne veux plus vous voir; allez-vous-en!» Et, débarrassée des bras de Tony, elle était allée se rasseoir sur le divan, et, la tête dans les mains, elle resta immobile. Tony se rapprocha d'elle.
«Oh! pardonnez-moi, Marie, soyez bonne et miséricordieuse, ayez pitié d'un pauvre homme bien malheureux, bien amoureux!» Il lui prit la main; cette main était glacée.
«Marie, Marie, dit-il plein d'épouvante. Marie, parle-moi, réponds-moi, pourquoi tes mains sont-elles froides comme les mains d'une morte?—Parce que je meurs de peur, dit Clotilde d'une voix étouffée, parce que je suis avec un homme que je hais et que je méprise; et que je suis presque à sa merci. Allez-vous-en, allez-vous-en! dit-elle d'une voix nerveuse, allez-vous-en, ou je me jette par la fenêtre!»