Leurs bouches voisines se partageaient, pour respirer, le peu d'air qui les séparait, et s'envoyaient l'une à l'autre leur haleine qui les enivrait.

De douces pensées s'emparèrent alors du cœur de Clotilde. Elle aimait Tony Vatinel, et elle se l'avouait; elle l'aimait avec passion, et elle sentait que l'amour est dans l'âme comme ces arbres à l'ombre desquels meurt toute végétation. Elle aimait Vatinel, et non-seulement elle ne pouvait aimer que lui, mais il lui semblait qu'elle ne pourrait plus rien éprouver que pour lui, fût-ce même de la haine; le reste lui devenait tout à fait indifférent. Elle chercha dans son cœur sa haine si profonde pour Arthur de Sommery, son ardeur de vengeance si adroitement dissimulée, et elle trouva que les injures et les outrages d'Arthur de Sommery n'avaient plus sur elle aucune prise, qu'elle ne le haïssait plus que parce qu'il la séparait de l'homme qu'elle adorait.

Elle frémit alors des projets qu'elle avait si longtemps cachés et nourris dans son cœur, qu'elle avait conduits avec une si terrible habileté; elle frémit, non par crainte ni par pitié pour Arthur, mais parce qu'elle aimait Tony Vatinel, tel qu'il était, avec sa belle et naïve loyauté; parce qu'elle ne voulait pas que Tony Vatinel commît un crime.

Leurs deux bouches, toujours sur l'oreiller, s'étaient encore rapprochées. «Marie! Marie! dit Vatinel, je t'aime, je t'aime, je t'adore! aujourd'hui, tu seras à moi.»

Et, appuyant ses lèvres sur les lèvres de Clotilde, et la serrant en même temps contre lui du bras qu'il avait porté sous le corps de la femme d'Arthur, il lui donna un baiser; et elle sentit qu'il aspirait tout son sang, qui s'échappait de ses veines; toute son âme, qui s'exhalait de sa poitrine. «Tony! Tony! dit-elle, je vous en prie, laissez-moi; Tony! ayez pitié de moi!»

Mais Vatinel n'écoutait plus que la frénésie de sa passion. La bouche de Clotilde, qui se plaignait et qui demandait grâce, ne pouvait s'empêcher de répondre par une douce pression aux baisers de Tony; elle l'étreignait et le repoussait; elle le maudissait et rendait un baiser. «Laissez-moi! disait-elle, laissez-moi! Oh! Tony, je t'en prie, laisse-moi!—Marie, dit-il, aujourd'hui, tu seras à moi. Je ne peux plus vivre sans toi; tu ne sais pas ce que j'ai souffert, à quels horribles supplices l'amour m'a condamné. Marie, comme tu es belle!»

Un coup de tonnerre se fit entendre si voisin, que la maison en trembla sur sa base. «Tenez, dit Clotilde, entendez-vous?—Ah! reprit Vatinel, si la mort doit nous frapper, qu'elle nous frappe dans les bras l'un de l'autre, qu'elle nous frappe heureux! Moi, je veux bien mourir pour payer un instant de bonheur dans tes bras, je veux bien souffrir à jamais dans l'autre vie tous les supplices réservés aux damnés.—Tony! disait Marie, Tony! je t'en prie, laisse-moi!».....

Et Tony, si fort contre la douleur, ne sut pas résister à tant de félicité; il resta près de Clotilde, sans connaissance, sa tête pâle, renversée et baignée dans ses cheveux noirs épars sur l'oreiller. Clotilde, les yeux mouillés de larmes voluptueuses, eut peur et mit la main sur le cœur de Vatinel; elle le sentit battre, et baisa légèrement le beau front de son amant. «Ah! oui, je l'aime, se disait-elle, et cet amour a purifié mon cœur. Je n'y sens plus de haine. Je n'ai plus qu'un désir, c'est d'aller au loin avec Tony Vatinel cacher un bonheur que nous avons acheté par tant de combats.»

Le tonnerre continuait à gronder, et des éclairs venaient de temps en temps éclairer la chambre.

Clotilde baisa encore le front de Vatinel. «J'ai donc un amant!» dit-elle.