Clotilde se sentit émue, et elle allait tendre la main à Tony en lui disant: «Je vous aime aussi, moi!» lorsqu'il ajouta: «Je ne changerais pas cette fleur pour le grand cordon de la Légion d'honneur. Tout le temps que j'enlèverais à mon amour, fût-ce une minute, pour devenir l'homme le plus riche du monde, me semblerait du temps tristement perdu. Si vous m'aimez, Clotilde, c'est-à-dire si, d'un seul mot, vous me donnez plus de bonheur que je n'ai jamais cru qu'en contînt la vie, jamais nous ne quitterons ces lieux, où je vous ai vue pour la première fois. La petite fortune que m'a amassée mon père suffira à nos besoins. L'amour sera notre luxe. Ici, d'ailleurs, mademoiselle Clotilde, tous les sentiments ont plus de grandeur et d'élévation; je ne voudrais pas éparpiller dans les soucis et les plaisirs de Paris des jours arrachés à une vie que votre amour rendrait si heureuse.»
Chaque mot de Vatinel produisait sur Clotilde un effet bizarre. Clotilde était ambitieuse par tempérament; l'amour que lui avait inspiré Vatinel n'était qu'un accident dans sa vie, une graine tombée sur un sol aride, qui germe, s'élève, fleurit et meurt après avoir exhalé de sa pâle corolle un parfum languissant. Quelque doux que lui parût l'amour depuis qu'elle connaissait Tony Vatinel, elle ne le regardait cependant que comme un luxe qui ne pouvait prendre rang qu'après les nécessités de la vie, c'est-à-dire une grande fortune et une belle position dans le monde.
Aussi les idées champêtres de Vatinel lui faisaient perdre tout son prestige aux yeux de Clotilde. Elle se sentait plus forte que lui; il lui fallait soutenir et entraîner cet homme fort, sur lequel elle avait cru pouvoir s'appuyer. Ses indécisions cessèrent, et, avant que Tony eût cessé de parler, elle avait résolu d'épouser Arthur et ne songeait plus qu'à se tirer de l'embarras où l'avait mise sa démarche auprès de Tony, démarche causée par un moment d'hallucination ou d'ivresse dont elle ne pouvait plus se rendre compte.
Elle plaça sa petite main sur le bras de Vatinel, et lui dit:
«Tony, je ne me suis pas trompée en vous jugeant un bon et noble cœur, et je ressens pour vous une véritable amitié. J'ai deviné que vous vous laissiez entraîner par un sentiment plus vif, et j'ai voulu vous arrêter. Mon cœur n'est pas libre.» Tony devint froid et pâle. «Mon cœur n'est pas libre, et, ce qui est un secret pour tout le monde, j'ai voulu que ce n'en fût pas un pour vous. J'ai tout bravé pour vous parler cette nuit, parce que j'ai cru m'apercevoir que vous aviez souffert, ce soir, et que vous aviez souffert pour moi. J'ai eu en vous la confiance qu'on accorderait à un ancien ami. Je veux que vous soyez mon ami; l'amour, dans un cœur comme le vôtre, doit être capable des plus grands et des plus nobles sacrifices. Quand je vous aurai dit que je vais me marier, et que ce mariage fera mon bonheur, je suis sûre que, s'il était en votre puissance de le rompre, vous ne voudriez pas le faire.» Tony restait immobile et étourdi de la chute qu'il venait de faire du haut de ses espérances.
Clotilde continua: «L'homme que j...» Elle n'osa pas finir ce mot. «L'homme que je vais épouser est M. Arthur de Sommery. Vous avez eu ce soir un peu d'aigreur contre lui; il ne faut plus que cela arrive. Si vous m'aimez réellement, vous ne pouvez haïr l'homme auquel je crois pouvoir confier ma destinée!» Tony ne répondit pas, malgré l'intention interrogative que Clotilde avait donnée à sa phrase. «Ne voulez-vous donc pas, Tony, dit-elle en prenant sa main, qu'il avait laissée tomber le long de son corps, ne voulez-vous donc pas de toute cette part de mon cœur que je vous réserve et que je vous donne? Voulez-vous être l'ennemi de mon bonheur et le mien?»
Tout en parlant, elle avait repris le chemin de la maison de Sommery, et elle marchait, et Tony, absorbé, la suivait machinalement.
«Tony, dit-elle, vous réfléchirez à mes paroles; je vous aime comme une sœur. Voudrez-vous repousser cette affection que je vous offre? vos actions seront votre réponse. Si vous acceptez, si vous partagez ce sentiment, vous aimerez Arthur et vous éviterez tout ce qui peut l'alarmer. Si vous faites autrement, je saurai que penser de votre attachement, je verrai que je me suis trompée, et je renfermerai dans mon cœur...»
A ce moment, on était arrivé devant la petite porte de la maison. Tony dit: «Mademoiselle, je n'aimerai ni M. Arthur ni vous, et je ne vous reverrai jamais ni l'un ni l'autre.» En disant ces mots, il tourna la maison et disparut.
Clotilde tremblait et ne pouvait ouvrir la porte, dont la serrure lui semblait vaciller et éviter la clef qu'elle tenait à la main.