UNE CENTAINE DE BILLETS DE MILLE FRANCS, mis en paquet.
Veux-tu des prairies à toi, des arbres à toi, de l'ombre à toi, des oiseaux, de l'air, des étoiles à toi? Veux-tu la terre? Veux-tu le ciel?
BEAUCOUP MOINS DE BILLETS.
Veux-tu des consciences d'hommes incorruptibles? Veux-tu de la gloire, des honneurs, des croix? Veux-tu être grand homme? Veux-tu être homme incorruptible? Veux-tu être demi-dieu, dieu, dieu et demi?
IX
A quelques soirs de là, l'abbé Vorlèze annonça qu'il avait quelque chose à demander à M. de Sommery. Il y avait plusieurs jours que l'on aurait pu le deviner, tant le pauvre abbé avait encore accru l'humilité habituelle de ses allures, tant sa voix était faible et respectueuse. Depuis trois jours, en effet, il était parti sans avoir osé commencer l'attaque qu'il méditait presque toujours. Au moment où il ouvrait la bouche, quelques sarcasmes de M. de Sommery lui faisaient comprendre le peu de chances de succès que rencontrerait sa démarche. Aussi est-ce pour ne plus pouvoir reculer qu'il avait déclaré en arrivant l'intention de livrer bataille.
Il débuta par une chance assez favorable: il perdit deux parties d'échecs. Le pauvre abbé était un homme si simple de cœur, que nous n'osons pas penser qu'il les ait perdues volontairement. D'ailleurs, sa préoccupation était plus que suffisante pour lui donner un désavantage marqué. Quand il crut le moment opportun, il dit le plus négligemment possible, et comme si les paroles fussent tombées de ses lèvres sans qu'il le fît exprès: «C'est dans quatre jours la Fête-Dieu.»
M. de Sommery caressa Baboun, voulant montrer par un air distrait qu'il ne supposait pas que ce fut à lui que l'abbé s'avisait de parler de Dieu. «Et le temps sera magnifique,» continua l'abbé.
M. de Sommery réveilla tout à fait Baboun, et le fit sauter deux fois par-dessus sa canne.
«Nous avons, dit l'abbé, quelque chose à demander ce sujet à M. de Sommery.—Au sujet de la Fête-Dieu? dit M. de Sommery en se redressant.—Au sujet de la Fête-Dieu, dit l'abbé avec calme. Le chemin pour sortir de l'église est tout défoncé par suite des réparations qui n'ont pu être terminées. A gauche du chemin est une pièce de terre en jachère cette année. Cette pièce de terre appartient à M. de Sommery. Veut-il permettre qu'elle soit traversée par la procession?—Voilà bien, s'écria M. de Sommery, les envahissements du clergé! Quoi! n'est-ce pas assez que, par une honteuse intolérance pour les autres religions, le culte catholique fasse des processions extérieurement, sans que ce soit encore une occasion de tyrannie contre les propriétaires? L'Église croit-elle encore avoir droit aux dîmes et à la corvée? Veut-on nous ramener aux temps où le pape Jules II excommunia Louis XII, donna son royaume au premier occupant, et, lui-même, le casque en tête et la cuirasse sur le dos, mit à feu et à sang une partie de l'Italie?...—Mais, monsieur, dit l'abbé Vorlèze, je vous demande simplement et humblement le droit de traverser une fois un champ en jachère.—Aux temps, continua M. de Sommery s'enivrant du bruit de sa voix et s'animant par degrés, où le pape Alexandre VI acheta publiquement la tiare, où ses bâtards firent périr les Vitelli et les Urbino pour leur ravir leurs domaines?...—Mais, monsieur, vous pouvez refuser, et...—Aux temps où l'Église assassina Henri III, et Henri IV, et Guillaume, prince d'Orange, et fit couler des flots de sang innocent?...—Refusez, dit l'abbé, et il n'en sera plus question.—N'a-t-on pas vu les Irlandais sacrifier à Dieu leurs frères protestants, les enterrer vivants, ouvrir le ventre des femmes enceintes, en tirer les enfants à demi formés et les donner à manger aux chiens?—Mais, monsieur, dit l'abbé Vorlèze en élevant la voix, il s'agit de votre jachère.—Depuis les jours florissants de l'Église, poursuivit M. de Sommery, jusqu'à 1707, pendant quatorze cents ans, la théologie n'a-t-elle pas causé le massacre de cinquante millions d'hommes?—Alors, dit l'abbé, ne parlons plus de jachère; passons à la seconde demande. Je vous avouerai que, l'année dernière, vous avez scandalisé toute la commune. Votre maison était la seule qui ne fût pas tendue; cela ne vous coûterait pas beaucoup de faire tapisser votre maison avec des draps blancs et d'y attacher quelques bouquets.—Je déclare, répondit M. de Sommery, qu'il n'y aura pas seulement une feuille d'arbre. Je ne veux pas, par mon exemple, encourager le retour du fanatisme.—Du moins consentirez-vous à faire balayer avec un peu plus de soin le devant de votre maison?—Il ne se fera rien d'extraordinaire.—Voudrez-vous alors faire rentrer, pour ce jour-là, le bois qui encombre la rue?—Pour quel jour?—Pour la Fête-Dieu.—Quand est-ce la Fête-Dieu?—Dans quatre jours...—Le bois ne peut être rentré que dans six.—Avancez le terme.—Reculez la fête.—Vous plaisantez.—Pas plus que vous.»