Robert avait eu dans sa jeunesse une grande passion, dont nous avons parlé, pour Alida, qui s'était à peu près moquée de lui; plus tard, il l'avait rencontrée dans le monde, et, comme on réussit mieux avec l'amour que l'on parle qu'avec l'amour que l'on a, il avait été son amant. Il n'avait jamais fait la cour à Clotilde. Chacune prenait cela pour une préférence. Alida croyait avoir été trouvée plus belle que Clotilde; Clotilde, à la manière dont Robert avait quitté Alida, pensait que Robert n'eût pas osé lui offrir un amour aussi futile, le seul qui pût trouver place dans son cœur. Toutes deux le redoutaient à cause de sa moquerie et de son indifférence presque générale qui le rendaient tout à fait invulnérable.

XXXI

Alida Meunier, lorsque Robert Dimeux avait recommencé à s'occuper d'elle, l'avait traité comme le premier venu. Elle avait fait avec lui tout ce petit manége de coquetterie que les femmes varient si peu. Robert s'était soumis à toutes ses exigences, à tous ses caprices, et sa soumission avait fort encouragé sa belle inhumaine, qui avait mis sa patience a l'épreuve des plus cruelles férocités féminines. Jamais peut-être il n'y eut d'amoureux aussi maltraité que Robert, et Robert attendait sans se plaindre; mais, chaque soir, en rentrant chez lui, il écrivait une ou deux lignes sur un petit cahier richement relié.

Enfin sa constance fut couronnée. L'heureux Robert envoya le lendemain matin le petit cahier relié. Voici ce qu'il contenait:

Compte de madame Alida Meunier, née de Sommery.

7 février. Avoir pris, pendant que je lui parlais, un air distrait et impertinent.

8. Avoir chanté avec M. M***, et m'avoir fait de ce ridicule personnage un éloge emphatique.

9. Avoir jeté négligemment sur la cheminée un bouquet que je lui avais envoyé, et avoir mis dans l'eau celui du même M***.

10. M'avoir obligé à débiter des fadeurs et des lieux communs.

11. Idem.