Alida se mordit les lèvres de dépit, et fut obligée de joindre ses éloges à ceux du reste de la société. Mais, quand on la pria à son tour, elle se dit enrhumée. Zoé avait sinon bien chanté, du moins chanté avec une voix fraîche et bien timbrée; elle avait surtout certaines cordes graves qui, dans une voix de femme, causent une impression poignante. Elle n'était pas encore faite à cette habitude de chanter en public, que prennent tant de femmes du monde à un degré qui intimiderait des actrices. Elle rougissait, et ses yeux brillaient d'un éclat tout prêt à devenir une larme. Robert s'approcha d'elle, lui fit des compliments, et l'invita à danser.
Zoé fut touchée de l'attention de Robert. Toute charmante fille qu'elle était, elle jouait dans le monde un rôle très-accessoire. Elle n'était pas assez riche pour que les hommes à vues sérieuses s'occupassent d'elle, et les jeunes gens appartiennent aux femmes de trente ans.
Charles, cependant, avait dansé avec Clotilde, et lui avait adressé quelques lieux communs de galanterie, que Clotilde avait eu l'air de prendre, pour une partie de la contredanse, pour un dialogue enseigné par les maîtres de danse au son de la pochette, et pouvant se chanter sur l'air de la trénis ou de la pastourelle, et que l'on répète à toutes les danseuses pendant toute une nuit sans y rien changer.
«L'été,—en avant deux,—à droite, chassez,—à gauche, chassez,—traversez, balancez à vos dames.—Il fait bien chaud.—Ah! oui,—ou—Mais non.—Vous avez une robe rose; c'est une bien jolie couleur que le rose. (Variante si la robe est bleue:—Vous avez une robe bleue; c'est une bien jolie couleur que le bleu).—Avez-vous été beaucoup au bal cet hiver?—Il y a beaucoup de bals cette année.—J'ai eu le bonheur de vous voir chez... (nommer une maison dans laquelle il soit du bon ton d'être admis: il n'est pas nécessaire que vous y alliez réellement). Main droite, main gauche,—balancez,—à vos places. Finissez par un jeté battu et un assemblé.—En avant deux.—On ne fait plus le dos à dos.—A vos places,—tour de main.» La connaissance devenant plus intime, la phrase monte. «J'adore les cheveux noirs (ou les cheveux châtains, ou les cheveux blonds, ou les cheveux d'or, selon que la personne est brune, blonde ou rousse).»
C'est ce que les moralistes appellent:
«Ces danses mêlées de paroles brûlantes et pleines d'enivrement, où l'amour prend les formes les plus séduisantes, et achève, par la parole, ce qui n'est que trop bien commencé par la musique et de voluptueux entrelacements.»
Pastourelle.—Conduisez vos dames.—En avant trois.
Cavalier seul!
J'ai connu des hommes braves et intrépides, dont le corps était couvert de blessures, des hommes que j'avais vus affronter la mort avec le sourire sur les lèvres et un visage impassible. Eh bien, à ce moment solennel du cavalier seul, il n'en est pas un que je n'aie vu hésiter, arranger sa cravate, passer sa main dans ses cheveux pour se donner une contenance, s'embarrasser, et sentir rougir de honte, de timidité, de peur, la cicatrice faite à son front par le sabre ennemi.
En effet, l'espace est là ouvert devant vous, un espace qu'il faut seul remplir de grâce et d'élégance, devant des yeux qui ne sont distraits par rien. Vous êtes sur un théâtre, sans être plus élevé que les spectateurs. Tous les yeux sont sur vous, votre habit vous gêne, vous rougissez rien que de la peur de rougir; vos yeux se troublent, ne voient plus; vos genoux flageolent et se dérobent; il vous semble, à vous-même, que vous êtes devenu un de ces pantins dont les bras et les jambes tiennent par des fils; vous sentez vos jambes mal attachées et prêtes à tomber; votre respiration est pénible et embarrassée.