CHARLES. Avec madame Meunier. Faut-il aussi croire qu'elle ne fait nulle attention à moi?
ZOÉ. Oh! celle-là, elle fait attention à tout le monde. Mais c'est à toi la main droite.
(Main droite, main gauche, balancez, traversez, en avant quatre, traversez.)
CHARLES. Fousseron est un homme de cœur et d'esprit; mais il est d'une rare perfidie envers les femmes. C'est un habile comédien.»
XXXIII
Un mardi chez madame Meunier.
L'appartement de madame Meunier était arrangé avec la plus grande coquetterie. Il y avait pour des sommes énormes de curiosités et de chinoiseries sur les étagères. D'après une mode qui commençait alors et qui est fort établie aujourd'hui, chaque pièce de l'ameublement était un chef-d'œuvre; mais rien ne réunissait cette pièce aux autres, ni la couleur de l'étoffe, ni la forme, ni la nature du bois: cela manquait d'harmonie et de calme. On admirait la richesse du logis; mais on n'y était pas bien, et on n'avait pas envie d'y demeurer.
Arthur, depuis quelque temps, s'éloignait de sa maison. On l'accusait fort dans le monde d'une grave atteinte à la foi conjugale. Alida le savait mieux que personne; car elle était la confidente de son frère et elle le soutenait dans sa rébellion cachée contre sa femme, moins par amitié pour lui que par haine contre Clotilde. Il dînait souvent chez sa sœur, et Clotilde le savait parfaitement à la mauvaise humeur et à l'esprit de contradiction qu'il rapportait à la maison. Au dernier vendredi de Clotilde, il n'avait fait que paraître, et s'était esquivé avant onze heures. Chez sa sœur, au contraire, le mardi suivant, il dîna et passa toute la soirée. Charles était allé voir Robert le matin, et il lui avait dit:
«Eh bien, mon cher, je suis amoureux.—De qui? avait demandé Robert.—De madame Meunier.—Ah! c'est une jolie personne; et vous êtes à...?—A rien.—Ce n'est pas très-avancé.—Non. Je viens vous demander un conseil; faut-il lui écrire?—Il n'y a pas d'inconvénient.—Je vous avouerai que je ne sais que lui dire; j'ai tant fait de ces lettres-là, qu'il est bien difficile d'écrire quelque chose que je n'aie déjà écrit dix fois.—Qu'est-ce que cela fait?—Au fait, oui, qu'est-ce que cela fait?—J'ai également deux lettres à écrire; vous allez voir que je suis moins scrupuleux. Joseph, donnez-moi, dans ma bibliothèque, le carton A. I. Très-bien. Maintenant, j'en suis à la déclaration comme vous.—Dé-cla-ra-tion.—Cherchez lettre L. «Quoi! je n'ai pu qu'allumer votre courroux?»—Non, c'est le numéro 2, cela. Numéro 1. Numéro 1! Eh! le voilà: «Pardonnez-moi, madame, si je vous écris; mais comment voir tant d'attraits?» etc. etc.—C'est cela. Une feuille de papier, une plume. Je copie la lettre. Mais j'y pense, voulez-vous la copier aussi? Elle est toute à votre service.—Quoi! la même?—Mais, mon jeune ami, quoi que vous fassiez, je vous défie d'écrire autre chose que ce qu'il y a dans cette lettre-là. Elle est fort bien faite et très-complète. Croyez-moi, écrivez.—J'écris.—Je ne suis pas bien sûr, pensa Robert, de n'avoir pas moi-même, dans le temps, donné cette même lettre à madame Meunier; mais cela n'a aucun inconvénient, et je n'en avertirai pas le jeune homme, auquel cela ferait perdre tout son aplomb.»
A peine Clotilde fut-elle arrivée chez sa belle-sœur, qu'Alida demanda son enfant. On apporta quelque chose de cramoisi dans des langes. Elle l'embrassa, le trouva pâle, annonça qu'elle mourrait si jamais elle venait à perdre ce petit ange. Elle plaignit beaucoup les femmes qui n'ont pas d'enfants.