Clotilde se leva sur son séant; elle était pâle; elle ouvrit les lèvres, mais ce ne fut que dans son cœur qu'elle prononça ces paroles: «Arthur, je n'oublierai jamais ce que vous venez de dire.»

XL

Le lendemain matin, après un bain et quelques heures de sommeil, Robert et Tony Vatinel se trouvaient à déjeuner ensemble. «Je te cherchais, dit Robert, pour vous réunir, quand je vous ai vus ensemble, une demi-heure avant le départ de Clotilde. Le hasard a fait mieux et plus vite que moi. La scène a dû être assez plaisante; car, d'après la question qu'elle m'a faite, tu ne t'étais pas fait reconnaître. T'a-t-elle parlé de toi?» Tony raconta à Robert toutes les paroles de Clotilde, jusqu'à la plus insignifiante.

ROBERT. Je lui avais montré tes lettres, mais je ne savais pas que tu étais parti presque en même temps que la dernière, et que celle par laquelle je te conseillais de revenir n'arriverait à New-York que longtemps après que tu serais à Paris. J'en suis fâché pour ma lettre, qui était un morceau de physiologie assez remarquable. Ta docilité à te costumer comme moi a porté ses fruits. Le moment est on ne peut plus favorable pour mettre à exécution le nouveau plan que j'ai conçu pour ta guérison. D'abord, quelle impression a produite sur toi la vue de Clotilde?

TONY VATINEL. Je ne l'ai pas vue. J'ai entendu sa voix, j'ai senti la pression de son bras; j'étais séparé d'elle par tout ce masque à travers lequel mon imagination ne pouvait recomposer son visage. Néanmoins, l'impression a été très-violente.

ROBERT. Comme je te l'avais écrit, tu seras l'amant de Clotilde, et seulement alors tu cesseras de l'aimer.

TONY VATINEL. Tu te trompes, je n'aime plus Clotilde, Clotilde qui s'est jetée volontairement aux bras d'un autre, Clotilde honteusement souillée; et voilà pourquoi je suis revenu. Mais j'ai au cœur une blessure dont je mourrai. Je veux la voir, mais non pour renouer un lien rompu, non pour chercher dans son cœur une route tracée déjà par un autre. Mais, quand je l'aurai vue dans sa maison, dans son ménage; quand je serai bien sûr que c'est elle, quand je l'aurai entendu appeler madame de Sommery, quand je l'aurai ainsi appelée moi-même, et quand elle aura répondu à ce nom, quand je l'aurai vue avec son mari, alors je serai bien et parfaitement guéri. Dans la position de Clotilde, elle ne peut prononcer une parole, faire un geste, qu'elle ne m'inspire du mépris et du dégoût. Je veux la voir; tu me conduiras chez elle.

ROBERT. Allons, allons, tu es bien libre de te figurer que c'est pour cela que tu demandes à la revoir. Tu y viendras vendredi.

TONY VATINEL. C'est après-demain...

ROBERT. C'est long, n'est-ce pas? Tu es si pressé de ne plus l'aimer!