VI

Le jour du mariage de Charles Reynold, Vatinel se trouva à l'église auprès de madame de Sommery. Il était grave et triste, et, au moment où l'orgue résonna sous la voûte, il fut saisi d'une telle émotion, que quelques larmes tombèrent de ses yeux. Le soir, au bal, Clotilde lui dit qu'elle avait remarqué son émotion. «Je suis sûre, ajouta-t-elle, qu'Alida aura pensé que vous étiez quelque amoureux de Zoé rebuté.—Non, dit Vatinel, mon cœur pleurait malgré moi toute ma vie manquée et perdue. Au moment où le prêtre a dit ces paroles du Christ? «L'homme quittera son père et sa mère pour s'attacher à sa femme,» je n'ai pu m'empêcher de penser que, moi aussi, j'ai quitté mon père et ma mère pour mener une vie errante, triste, solitaire et à jamais sans amour.—Vous êtes bien jeune, monsieur, dit Clotilde, pour parler ainsi de l'avenir et pour croire que vous ne rencontrerez jamais une femme que vous puissiez aimer.—Quand je dis que ma vie sera sans amour, reprit Vatinel, je veux dire que je ne serai pas aimé; car, pour moi, mon cœur est rempli d'un amour qui ne s'éteindra qu'avec moi, ou plutôt qui me tuera.—Est-ce donc un amour tout à fait sans espoir, monsieur?—Oh! oui, madame, tellement sans espoir, que, si celle qui en est l'objet venait à moi et me disait: «Tony, je vous aime et je suis à vous,» je la repousserais en lui disant: «Laissez-moi; je ne veux pas de vous, femme souillée et flétrie!»

Clotilde se mordit les lèvres et ne parut pas très-fâchée que Zoé vînt prendre son bras et l'emmenât dans une autre pièce.

«Eh bien, chère Clotilde, voilà donc mon roman fini, sans avoir commencé. J'avais bien fait une tentative, mais elle m'a rendue trop malheureuse. J'ai trouvé dans ce qu'on nous a dit à l'église des choses qui n'ont rien de romanesque, mais qui m'ont rempli l'âme de pensées sévères et élevées, d'un bonheur grave et calme que je ne soupçonnais pas. Embrasse-moi, ma bonne Clotilde, je serai heureuse.

—Oui, tu seras heureuse, répondit Clotilde, tu as épousé un homme qui ne croira pas avoir fait un sacrifice en t'épousant; tu es la femme d'un homme que tu aimes, et les devoirs, si rigoureux pour d'autres, seront pour toi un bonheur ineffable. Tu auras des enfants, car le ciel bénit les mariages d'amour: ce sont les seuls qu'il reconnaisse et sanctifie. Tu seras heureuse, Zoé. Tu ne seras tourmentée ni par l'ambition ni par la vengeance. Être heureuse, c'est aimer et être aimée. Voilà ton devoir.»

Charles était ivre de joie; mais un nuage passait de temps en temps sur son visage. Plusieurs fois il se dirigea vers Robert, puis s'arrêta sans être allé jusqu'à lui et sans lui avoir parlé. Il finit par prendre une résolution. «Robert, lui dit-il, voulez-vous faire un tour de jardin avec moi?—Je vous rends grâce mon cher ami, il fait trop froid.—C'est que j'ai un service important à vous demander.—C'est différent; je croyais que c'était simplement un plaisir que vous me proposiez. Je vais mettre mon manteau. Faites-moi donner un cigare. Mais est-il tout à fait nécessaire que ce soit dans le jardin?—Oui; il y a du monde partout, et je ne veux pas que ce que j'ai à vous dire soit entendu par d'autres que vous.»

VII

«Mon cher Dimeux, dit Charles Reynold quand ils furent descendus dans le jardin, je vais vous montrer la grande confiance que j'ai en vous; mais vous allez vous moquer énormément de moi.—Allez toujours.—Promettez-moi du moins que vous me garderez le plus profond secret.—Il paraît que votre confiance en moi est au fond de votre cœur sous un tas de petites défiances dont il faut la débarrasser pour qu'elle puisse sortir.—Non; mais...—Tant qu'à ne pas me moquer de vous, je puis vous promettre, si vous voulez, et si réellement la chose mérite la moquerie, de me contenter d'un sarcasme intérieur et latent dont vous-même ne vous apercevrez pas; pour la discrétion, je vous la promets.—Eh bien, dit Charles Reynold cherchant à diriger la promenade vers les allées sombres et les plus éloignées de la maison, dont les fenêtres jetaient de la clarté; eh bien, me voici marié.—Oui.—Le maire et le prêtre ont fait leur état, je n'ai plus qu'à faire le mien. Il est dix heures; j'esp... je pense que madame ma tante va emmener sa fille dans une heure.—C'est très-probable.—C'est que je vous avouerai, mon cher Dimeux, que je ne me suis jamais marié.—Je l'espère bien; sans cela, vous vous trouveriez dans une situation parfaitement prévue par le Code pénal.—Oui; mais il y a des choses qui m'embarrassent.—Ce n'est rien; demandez à votre belle-mère quand elle emmènera sa fille, et suivez-les.—Ce n'est pas cela.—Vous m'effrayez, mon cher Reynold.—Ah! voilà déjà que vous vous moquez de moi.—Mais non, vraiment.—Eh bien, je vais vous dire les choses sans détours.—Je commence à l'espérer avec d'autant plus de plaisir qu'il fait froid, et avec d'autant plus de raison que vous les épuisez tous.—Je vous dirai donc... mais sans hésiter davantage... mon cher... Robert Dimeux... je vous dirai donc... sans préambule... sans tergiversation... que... Mais vous vous rappelez la discrétion que vous m'avez promise... Je vous dirai alors...»

Ici, Charles parla si bas, que je ne puis répéter ce qu'il dit.

«Mais, dit Robert, et Laure, dont vous me parliez hier?...—Plaisanterie! mon cher Dimeux.—Et Julie, dont vous m'avez raconté de si bonnes histoires?...—Mensonge! mon cher Dimeux.—Et Anna, sur laquelle vous m'avez donné des détails si intimes?...—Vanterie! mon cher Dimeux.—Et Adèle, je crois, oui, c'est Adèle que vous l'appeliez, dont vous m'avez fait des descriptions si ravissantes que j'avais presque envie de les vérifier?...—Invention! mon cher Dimeux.—Ce sont donc aussi plaisanterie, mensonge, vanterie et invention, que ces lettres, ces billets et ces rendez-vous, ces nuits passées dehors, ces maris jaloux, ces invasions par les fenêtres?...—Comme vous dites, mon cher Dimeux, plaisanterie, mensonge, vanterie, invention.»