Le résultat de ses observations fut que Vatinel était peut-être fou, que peut-être il se trompait lui-même; mais qu'à coup sûr, il ne voulait tromper personne et qu'il était de la meilleure foi du monde.
«Monsieur Vatinel, dit Clotilde, j'imiterai votre franchise. Le hasard, ou une petite perfidie de votre ami, dont j'ignore le but, vous a instruit d'une chose que je ne vous aurais jamais dite. J'ai été extrêmement touchée de cet amour si vrai que peignaient vos lettres pour mo... pour celle que vous aviez aimée, que vous aimez encore, dites-vous. Vous avez été malheureux, vous l'êtes peut-être encore. Je veux vous aider à vous consoler, et, en y consacrant mes soins les plus affectueux, je croirai accomplir un devoir; je suis heureuse de n'avoir pas à parler des barrières infranchissables qui se sont élevées entre nous. Soyons amis, nous parlerons de tout ce que vous voudrez; de cette Clotilde... qui n'est plus.—Vous avez raison, madame, répondit Vatinel, je ne l'appelle que Marie dans mon cœur, car elle s'appelait Marie, doux nom formé avec les lettres du mot aimer. Mais que vous disais-je d'abord? Je vous disais que je n'aimais rien. Les goûts sont de la monnaie d'amour. Tout ce qui avait en moi quelque puissance d'aimer, même le plus légèrement, tout est rentré dans mon cœur pour se réunir à l'amour que j'ai pour... pour Marie. Cet amour est comme le soleil, qui aspire jusque dans le calice des fleurs les plus petites gouttes d'eau pour les réunir en un nuage qui porte la tempête.—Monsieur Vatinel, dit Clotilde, je vous crois un homme bon et loyal, et je ne doute pas un instant que vous ne soyez parfaitement de bonne foi. Seulement, comme cet amour dont vous parlez est tout à fait en dehors des conditions humaines, il est possible que vous vous trompiez vous-même. Je ne sais trop comment vous dire cela. Rien de si ordinaire à une femme que de se refuser à croire qu'on l'aime. Mais il est moins ordinaire et moins commode de dire: «Vous dites que vous ne m'aimez pas, et je crains cependant que vous ne m'aimiez.» C'est là une grande fatuité féminine; mais j'aime mieux m'exposer à être un peu ridicule qu'à jouer un jeu qui nous amènerait peut-être du malheur à l'un et à l'autre.»
Certes, moi, l'auteur, je ne prendrais pas sur moi ici de décider si Clotilde avait réellement la crainte qu'elle mettait en avant, ou si elle était un peu piquée de la préférence que donnait Vatinel, à ce qu'elle avait été, sur ce qu'elle était présentement. Je ne déciderai pas non plus si Clotilde n'était pas partagée par ces deux sentiments, et si elle aurait été plus capable de bien définir ce qui se passait en elle. Toujours est-il que Vatinel prit sa crainte au sérieux. Mais ce brave et digne jeune homme a si peu le sens commun dans toute cette conversation, que l'on n'ose pas trop être de son avis.
«Madame, dit-il en se servant, pour lui être agréable et pour la rassurer, des sentiments qu'il était heureux de trouver dans son cœur, comment voudriez-vous que je pusse vous aimer?»
C'était réellement un singulier garçon que Tony Vatinel, un sauvage bien sauvage, et dont je suis honteux d'avoir à rapporter les discours.
Clotilde fit une petite grimace qui disait clairement qu'elle trouvait le personnage assez difficile et assez bizarre. Il n'y fit aucune attention et continua:
«Comment voudriez-vous que je pusse vous aimer avec le cœur dont j'ai aimé Marie? Il n'est pas un des objets qui vous entourent qui ne me sera odieux; vous ne pourriez pas prononcer une parole, faire un geste qui ne m'inspirât de la haine! Si je vous aimais, j'aurais envie de vous tuer et de me tuer après! Vous qui avez un mari, un homme auquel vous appartenez, un homme qui restera avec vous quand je vais être parti, dans quelques instants! Ce salon, ces fauteuils, ces rideaux, vos vêtements, vos bagues, votre nom, tout me rappellerait que vous êtes souillée, que vous êtes à un autre! Oh! non, non, madame! plus j'aimais ce que vous étiez, moins je puis aimer ce que vous êtes! Plus j'ai aimé Marie, moins je puis aimer Clotilde! Ce sont deux femmes dont l'une est morte, et, pour que je le croie mieux, vous n'avez rien gardé de Marie. Vous n'avez plus la même physionomie ni les mêmes gestes; vos cheveux sont arrangés autrement, vous avez plus d'embonpoint, votre voix a bien plus d'assurance, ainsi que votre regard. Marie parfumait sa chevelure d'une odeur de violette qui semblait être son haleine. Vos cheveux, à vous, sentent je ne sais quelle odeur que sentent également les cheveux de cent autres femmes. Quelquefois, cependant, il vous arrive pour un instant, quand vous êtes éclairée de certaine façon, ou quand votre voix, prononçant certains mots, trouve certaines inflexions, il vous arrive de ressembler à Marie et de me la rappeler; mais c'est pour moi comme une vision, comme une apparition qui s'évanouit aussitôt. Il y a quelques jours, vous étiez par hasard coiffée comme se coiffait Marie, et, quand vous aviez la tête penchée, vous lui ressembliez tout à fait. Mais qu'arrive-t-il alors? Que je vous hais, et qu'il me semble presque que j'aime moins Marie. Vous voyez bien, madame, qu'il est impossible que je puisse vous aimer. Hors de ces idées, vous êtes charmante, gracieuse, spirituelle, pleine de tact et de finesse; mais vous n'auriez pas été Marie et je ne l'aurais pas connue, que je ne vous aimerais pas; car, par un hasard étrange, vos perfections mêmes sont des choses que je haïssais avant de vous connaître, et je suis sûr que, si j'avais voulu tracer le portrait d'une femme selon mon cœur, il n'y a pas un trait qui vous eût ressemblé.»
De ce moment, Tony Vatinel vint voir Clotilde tous les jours. Quand elle était seule, il lui parlait du passé, de celle qu'il appelait toujours Marie; il lui racontait l'histoire de ses moindres sensations pendant tout le temps qu'ils étaient restés ensemble à Trouville; il n'avait rien oublié. Il se rappelait, pour chaque jour, ce qu'elle avait dit et comment elle était habillée. «Ce jour-là, disait-il souvent, elle avait une boucle de ses cheveux dérangée par le vent. Cet autre jour, elle avait un chapeau de paille orné d'une branche de giroflée violette.» Mais, quand il y avait quelqu'un, il se renfermait dans un silence opiniâtre; et, quand Clotilde lui en faisait des reproches, il lui disait:
«Que voulez-vous que je dise? Je n'ai rien à dire aux autres, et je ne sais même pas bien pourquoi il y a des autres au monde. Je ne demande qu'une chose au ciel, dit-il une autre fois, c'est de vous trouver toujours seule, toujours disposée à m'entendre vous parler de Marie. Et je livrerais le reste de ma vie à qui la voudrait; mais il faudrait que j'eusse une confiance, que je suis bien loin d'avoir; il faudrait que mon cœur pût se tourner vers vous avec cette certitude de vous trouver que les yeux ont à se lever au ciel.»