Tony Vatinel à Robert Dimeux de Fousseron.
«Ah! Robert, que me font maintenant le printemps, et les pommiers, et la nature? Hélas! je crains de trouver dans mon cœur un bien plus mauvais sentiment que cela; sans le besoin que j'éprouve de t'écrire, de te parler, de te dire ce qui se passe, j'aurais peut-être fait le blasphème d'ajouter: Que me fait l'amitié?
»Ah! oui, je t'avais donné de bonnes raisons de ne pas aimer Clotilde; je m'en étais donné de meilleures encore; je me trompais moi-même comme je te trompais. Je l'aime, Robert, plus que je ne l'ai jamais aimée.
»Et vois-tu, maintenant, Robert, je suis perdu. Je ne puis plus être désillusionné, comme on dit, car je l'aime couverte d'opprobre, souillée, flétrie, je l'aime infidèle, je l'aime prostituée. Cherche donc maintenant à me guérir! Ou plutôt maintenant je n'ai plus d'idées, ni du bien ni du mal; le bien, c'est ce qu'elle est, c'est ce qu'elle fait, quoi qu'elle soit et quoi qu'elle fasse. Le mal, c'est le reste. Quand je suis revenu, il y avait des choses que je n'aimais pas, il y en avait d'autres que j'avais en horreur et en mépris. Je suis arrivé, j'ai revu Clotilde, je l'ai revue formée de toutes ces choses-là.
»Eh bien, aujourd'hui, ces choses-là, je les aime. Clotilde est décolletée, je trouve à cela des excuses; que dis-je? je blâme en dedans de moi les femmes qui ne le sont pas. Clotilde tutoie son mari, elle le tutoie devant moi; je rougirais de te dire les misérables raisons que j'ai imaginées pour trouver cela parfait. Je dis misérables, parce que je parle à ton point de vue; car moi, je suis convaincu. Clotilde parle haut, parle de tout; je trouve cela ravissant. Clotilde a un mari auquel elle veut que je donne la main; autrefois, j'appelais cela une lâcheté, une perfidie, une trahison. Non, je remplirais dix pages d'une justification que je trouve suffisante et complète.
»Je ne sais plus rien, je n'attends pas qu'elle agisse ou qu'elle parle pour savoir si ce qu'elle dit ou ce qu'elle fait est bien. Non, j'attends qu'elle agisse et qu'elle parle pour savoir ce qu'il est bien de faire et de dire.
»Je vais au spectacle; je trouve d'une sauvagerie ridicule de fuir le monde. Sa toilette, sa coiffure, sont celles qui me déplaisaient autrefois; ce sont les seules que je trouve bien aujourd'hui, et je trouve ridicules les femmes qui ne sont pas coiffées et habillées comme elle.
»Mais à quoi sert de te dire tout cela? Tout n'est-il pas compris dans ces mots:
»J'aime Clotilde en sachant que, chaque matin, elle sort des bras d'Arthur de Sommery!
»J'aime la honte, j'aime l'opprobre, j'aime la fange, si Clotilde est dans la fange, dans l'opprobre et dans la honte!