»Et ce même homme qui vous a baisé la main vous avait auparavant parlé à l'oreille, et vous avez souri en rougissant. Si vous saviez que de haine cela éveille dans mon cœur! Cependant, je le crois dans d'autres moments si plein d'amour, qu'il ne peut contenir autre chose. Il faut que cette haine soit de l'amour empoisonné, car elle a, comme l'amour, ce désir vague de saisir et d'étreindre. C'est un mélange d'amour et de haine que je ne puis exprimer que par l'idée de caresses qui vous tueraient, d'étreintes dans lesquelles je vous étoufferais.
»Je vous hais d'un mot qu'on vous adresse; je vous hais d'un désir que vous inspirez; je vous hais d'un sourire que vous donnez aux paroles des autres, d'un regard qui me semble un peu prolongé. Rien ne m'échappe, je vois tout, je vois plus que tout.
»Comme je vous hais! et comme je vous aime! La jalousie est un poison composé des passions les plus violentes, de toutes ces passions dont la moindre remplit la vie d'un homme et le dévore sans le tuer, comme le vautour de la Fable.
»La jalousie est un mélange de l'amour, de la haine, de l'avarice et de l'orgueil.
»Et quand je vous dis que je souffre, croyez-moi, Marie, et surtout pensez que je n'exagère jamais rien; que j'ai plutôt de la propension à atténuer ce que je sens quand je l'exprime en paroles; ou plutôt ce que j'éprouve pour vous, et que je n'éprouve rien que pour vous, a une telle violence, que les paroles ne peuvent les peindre. Pensez qu'il ne faut pas appliquer à mes paroles cette échelle de réduction qu'il est prudent de faire subir à celles de presque tout le monde.
»Par le mal que vous me faites, Marie, jugez de tout le bonheur que vous pouvez me donner!
»Mais comment se fait-il que, depuis que vous m'aimez, rien n'ait changé ni dans vos manières, ni dans vos habitudes? Quand nous sommes seuls et qu'il nous survient quelque importun, cela ne vous coûte rien de reprendre le ton de la conversation ordinaire. Vous avez avec quelques personnes un air de familiarité habituelle qui me désespère. C'est tout mon peu de bonheur que vous divisez ainsi et qu'on me vole. Qu'on abandonne ainsi sa vie au pillage quand on n'en sait que faire, je le conçois; mais, maintenant, il faut leur reprendre tout ce que vous leur donniez et le garder pour moi. Pensez que la moindre parcelle de vous est pour moi un trésor que je voudrais enfermer dans mon cœur et dérober à tous les regards.
»Encore une chose qui me choque au plus haut degré. A chaque instant, quelqu'un de votre société a avec vous un échange de paroles auxquelles je ne puis rien comprendre. Il y a entre vous et certaines gens des langages mystérieux, des choses dont vous êtes et dont je ne suis pas.
»Ah! Marie, que je vous aime!
»Je vous le répète, Marie, quand je vous montre ainsi ce que je souffre, c'est pour vous faire bien comprendre tout ce que vous pouvez me donner de bonheur.