Un nuage de colère passa sur le front de Rodolphe. Mme de Dréan se leva et commença à chanter:

J'ai dit aux échos de la plaine
Tout ce qu'on dit en pareil cas:
Que vous êtes une inhumaine,
Que je n'attends que le trépas....
Mais, outre que c'est bien vulgaire,
Tant parler est d'un indiscret;
Ne serait-il pas temps, ma chère,
Puisque j'ai dit ce qu'il fallait,
A des choses qu'il faille taire,
D'en venir un peu, s'il vous plaît?
Mais quel joli bouquet frissonne
Sur votre sein, mon bel amour?
Avez-vous doncque pour patronne
La sainte qu'on fête en ce jour?
Non, non, ce n'est pas votre fête,
Dites-vous? Cet heureux bouquet,
Dans une place aussi coquette,
Me fait croire, envieux regret,
Puisque ce n'est pas votre fête,
Que c'est la fête du bouquet.

Pendant que Mme de Dréan chantait, Rodolphe, le coude sur le piano, la tête penchée, lui lançait de tous ses regards le plus irrésistible. Léon lui dit: «Pardon, monsieur, votre coude sur le piano lui ôte beaucoup de son.»

La leçon était finie; mais Léon ne voulait pas, devant Rodolphe, faire comme le pauvre diable de maître de piano auquel celui-ci donnait son cachet, et qui s'en allait: d'ailleurs, ce n'était pas ainsi qu'il avait coutume d'en agir chez Mme de Dréan. Léon était assez bien élevé et assez homme du monde pour qu'on fût généralement enchanté de le traiter d'une manière convenable.

J'en excepte quelques personnes qui, dans leur culte pour l'argent, ne croient jamais de bonne foi que ce qu'on donne pour de l'argent, quelque précieux que ce soit, vaille réellement l'argent, et se croient toujours les bienfaiteurs de ceux auxquels ils donnent de l'argent, quelque peu qu'ils en donnent et quelle que soit la valeur de ce qu'on leur donne en échange; car après tout, disent-ils, ce n'est pas de l'argent.

Il n'y avait donc rien d'étonnant à ce que Léon, sa leçon finie, prît un siège et restât à causer. Il n'est rien de désagréable pour un homme comme d'être surpris par un autre homme à faire des roulements d'yeux: c'était le chagrin que Léon avait donné à Rodolphe, quand il l'avait prié poliment de ne pas mettre son coude sur le piano. Mme de Dréan parla musique, Rodolphe dit plusieurs sottises.

LÉON.—En France, on entend singulièrement la musique: la musique se prend comme une fièvre intermittente. Pendant cinq ou six ans, on ne s'en occupe pas, puis tout d'un coup elle revient à la mode; alors tout le monde l'aime, tout le monde en parle, tout le monde s'extasie et se pâme. Et les jeunes gens vont crier dans les stalles du théâtre Italien: Bravo, Roubine! Brava, la Grise! pendant que Rubini et Grisi chantent, et de façon à ce que ni eux ni les autres ne les entendent. Il est malheureux qu'on soit arrivé à faire un ridicule de la plus belle chose qui soit, du plus divin des arts, de la musique; et que, faute de pouvoir sentir dignement et apprécier la musique, on se pare d'une admiration grotesque dans son exagération pour divers funambules auxquels on rend mille fois plus d'hommages qu'aux grands génies dont ils chantent les œuvres.

RODOLPHE.—Monsieur Lauter, quel est aujourd'hui le premier des jeunes violonistes?

Il était impossible de faire une question plus malveillante; c'était dire à Léon: «Je ne vous compte pas, vous, petit talent de second ordre.»

Léon comprit l'impertinence et répondit froidement: