Cependant Rodolphe continuait. «Et c'est ce soir, disait-il, c'est ce soir, dans un quart d'heure, que je vais la revoir!»

Et il continua ainsi pendant un quart d'heure, faisant un tableau de son bonheur, que la jalousie d'Albert lui peignait encore mieux: car il y a ceci d'agréable dans la destinée de l'homme, qu'il n'y a aucun bonheur qui lui semble aussi grand, lorsqu'il en jouit lui-même, que lorsqu'il voit un autre en jouir.

Dans sa stupéfaction, Albert se félicitait encore de n'avoir pas parlé le premier, car c'était précisément ce qu'il aurait raconté à Rodolphe, si celui-ci ne l'avait pas interrompu.

«Il est, dit Rodolphe, l'heure de nous acheminer vers la maison.

—Pas encore, dit Albert.

—Nous irons doucement, dit Rodolphe.

—Autant nous promener encore un peu.

—Ah! dit Rodolphe, ce n'est pas que je la verrai plus tôt, mais c'est quelque chose que de commencer plus tôt à me rapprocher d'elle.... Mais toi, Albert, dit-il en marchant, parle-moi donc aussi de tes amours.

—Non, dit Albert; la femme que j'aimais est indigne de tout amour; elle ne mérite que le mépris, et jamais je ne prononcerai son nom.»

Et il pensait avec quelle perfidie il était trahi; puis il en revint à se demander lequel était trahi des deux; et vingt fois, dans la route, il fut prêt, tant le bonheur de Rodolphe lui semblait insolent, à gâter ce bonheur par une révélation semblable à celle qui venait de lui faire tant de mal à lui-même.