A l'automne, les feuilles des arbres prennent de riches teintes d'or, de pourpre et de violet; le soleil pare les nuages de couleurs plus splendides; les forêts exhalent une odeur enivrante; et les feuilles qui tombent, et commencent à joncher les sentiers, avertissent que tout va disparaître, que tout va mourir, et invitent à contempler, avec plus d'attention et de recueillement, ces splendeurs qui vont s'effacer. Alors tous les sentiments prennent une teinte de douce mélancolie; l'amour s'empare du cœur avec une puissance jusque-là inconnue.

Un jour, la veille du départ d'Albert et de M. Chaumier, Albert avait montré toute la journée une sorte d'impatience et d'agitation nerveuse. Il demanda à sa sœur et à sa cousine si elles voulaient faire avec lui une promenade dans la forêt, la dernière, selon toutes les apparences, qu'il ferait de l'année.

«J'ai peu vu, dit Rose, de malades aussi disposés à la fatigue. Si tu te promènes avant le dîner, tu vas décidément affamer la maison; car ta maladie a cela de particulier, que tu manges, à toi seul, plus que nous tous réunis. Je ne vais pas dans la forêt.

—Et toi, Geneviève, dit Albert, me refuseras-tu aussi?»

Geneviève ne répondit pas, mais elle prit son chapeau de paille, et posa sa main sur le bras de son cousin.

Le soleil, déjà descendu à l'horizon, jetait à travers les arbres des rayons obliques. Ils gravirent une de ces belles allées tapissées de gazon, étroite montagne verte entre deux forêts. Geneviève s'appuyait sur le bras d'Albert avec un doux abandon. Quand ils furent arrivés au haut de l'allée, ils s'assirent sur la mousse, et laissèrent errer leurs regards par-dessus la forêt; les cimes des arbres rapprochées, avec leurs sommets arrondis, sur lesquels courait un vent léger, semblaient une mer houleuse de feuillage et de verdure, à l'horizon de laquelle on voyait se coucher le soleil. Ils furent longtemps sans parler. Geneviève était si heureuse, qu'elle eût voulu passer toute l'éternité ainsi, partageant avec Albert un rayon de soleil, regardant tous deux les mêmes arbres, respirant le même air et le même parfum, assis sur le même tapis de mousse. Il n'est rien de si doux au monde que la conviction de partager une sensation avec la personne que l'on aime; c'est le lien le plus intime; les deux âmes se mettent à l'unisson, comme deux instruments dont les cordes sont prêtes à donner la même note. Le rêve de l'amour, c'est la réunion et la fusion complète de deux êtres; c'est ce qui fait que deux mains qui se pressent croient toujours sentir un obstacle entre elles, et se serrent avec une force surnaturelle pour se rapprocher, quand déjà elles se touchent par tous les points. Eh bien! dans cette communauté de sensations, dans une émotion que l'on éprouve en même temps, l'amant et la maîtresse sont un moment unis, comme l'argent et le cuivre fondus ensemble pour une cloche au timbre harmonieux.

Albert, qui était moins ému, parla le premier. Geneviève le regarda parler.

«Geneviève, lui dit-il, après une belle soirée comme celle-ci, il me prend toujours des désirs de ne plus quitter Fontainebleau. Heureusement qu'une fois dans le tourbillon de Paris, je sens alors également le besoin de ne plus le quitter, et que je ne comprends pas que l'on puisse passer quinze jours à la campagne. Sans cela je tomberais dans la plus ridicule bergerie, et il ne faudrait pas désespérer de me voir un jour conduire mes agneaux plus blancs que la neige, à travers la prairie, avec une houlette ornée des couleurs de la dame de mes pensées

Ce mot, dit d'un ton de plaisanterie, alla néanmoins au cœur de Geneviève, et la fit frissonner. Albert resta quelques instants sans parler, et, quand il ouvrit la bouche, son air, le son de sa voix, avaient quelque chose de plus grave. Une pensée profonde sans doute venait de lui traverser le cœur ou la tête.

«N'importe, dit-il, c'est ici qu'il faudrait venir vivre avec celle que l'on aime. On devrait descendre sur Paris, comme l'aigle descend sur la plaine, y saisir sa proie, et reprendre son vol.»