La restauration de Modeste s'annonça par des représailles et des colères, seul héritage que Mme Lauter eût laissé à sa fille. Dès lors, on ne mit plus d'eau dans la chambre de Geneviève, qui était obligée d'en aller chercher elle-même. Geneviève ne se plaignait pas, mais elle comprit mieux alors ce qu'avait dit M. Semler: Modeste s'encouragea par la douceur de sa victime. A chaque injure supportée, elle en ajoutait une autre d'un degré plus blessant. Elle s'étonnait de la quantité de linge que salissait Mlle Geneviève. Elle remarquait que le soir Mlle Geneviève lisait au lit et brûlait des bougies entières. Si, le matin, Geneviève se mettait au piano, Modeste ne tardait pas à prier Mlle Geneviève de lui permettre d'essuyer le piano de MADEMOISELLE ROSE; et Geneviève ne pouvait s'empêcher de penser au vieux clavecin de Fontainebleau, qui s'appelait simplement le piano; elle pensait à Fontainebleau, à sa mère, et elle allait s'enfermer pour pleurer.
Modeste, implacable dans sa vengeance, trouvait, pour l'exercer plus sûrement, un esprit fin et ingénieux qu'on ne lui eût reconnu dans aucun autre cas. Si Geneviève se brodait un col, Modeste avait soin d'admirer le fini de l'ouvrage, mais elle ajoutait: «Cela coûtera au moins vingt sous de blanchissage.» Si Geneviève lui donnait un ordre, Modeste demandait l'assentiment de Rose, et, quoique celle-ci ne manquât jamais de lui dire: «Certainement, puisque Geneviève vous le dit;» Modeste n'attendait, pour recommencer, que la plus prochaine occasion.
Albert ne paraissait que rarement à la maison, quoiqu'il y demeurât. Lorsqu'il y dînait, il arrivait quand on avait déjà mangé le potage et partait avant qu'on se fût levé de table. Il traitait Geneviève absolument comme Rose; en arrivant et en sortant, il leur donnait la main, et ne leur parlait plus que pour leur adresser quelque observation plaisante ou ironique sur une innovation dans l'arrangement de leurs cheveux, ou une révolution de manchettes. Il était toujours pressé, toujours préoccupé. Quoiqu'il ne dît rien devant ses sœurs, comme il les appelait toujours, il lui était difficile de ne pas laisser échapper quelques mots qui donnaient à penser qu'il était amoureux, et amoureux au dehors. Geneviève écoutait chacun de ses mots, suivait ses moindres gestes, et on eût vu le regard de Geneviève briller ou se ternir, son visage rougir ou pâlir à chaque instant. Albert était loin de s'en apercevoir; il faisait, comme nous avons dit, sa dernière année de droit. Conséquemment, il dansait à la Grande-Chaumière, il jouait au billard, et était de deux ou trois clubs politiques. Léon, qui travaillait sérieusement, n'osait cependant pas toujours refuser de prendre part à ces occupations. Il jouait également au billard, et gouvernait la France à 12 sous l'heure le jour, et 20 sous aux quinquets. Il mettait, comme les autres, des cravates dont le nœud devait désoler le gouvernement, et des chapeaux dont la forme le renverserait tôt ou tard. Quand il venait chez son oncle, il prenait Geneviève à part, et lui disait: «Geneviève, comment te trouves-tu? Es-tu bien?» Geneviève répondait toujours de manière à le tranquilliser. Le dimanche était resté consacré à la réunion de famille. Ce jour-là, quelque impatient qu'il fût de s'en aller, Albert ne se dispensait pas de passer la soirée à la maison. On retrouvait les jeux et le rire de l'enfance. Geneviève et Léon étaient bien heureux. Rose ne pensait presque pas à l'hiver et aux bals qui allaient arriver. Albert lui-même finissait par s'abandonner à cette douce intimité. Léon était toujours le protecteur et l'appui de Rose; c'était lui qu'elle chargeait de ses commissions; c'était lui qui accompagnait sa sœur et sa cousine quand elles avaient des emplettes à faire. Tout inexpérimenté qu'était Léon, il ne pouvait s'empêcher de remarquer, avec une secrète satisfaction, que Rose évitait de prendre avec lui certaines familiarités de leur enfance, et qu'elle commençait à ne plus lui parler du même ton qu'à son frère.
Tout cela était bien égal à M. Chaumier.
Depuis l'installation à Paris, on avait pris de nouveaux domestiques. Modeste Rolland, élevée définitivement aux fonctions et à la dignité de gouvernante, avait sous ses ordres un domestique et une cuisinière. Elle les avait avertis que M. Chaumier, si tendre pour les nègres, ne plaisantait pas avec les blancs, et que la moindre négligence serait punie d'une expulsion immédiate. Les nouveaux arrivés ne tardèrent pas à se modeler sur la gouvernante, et à mettre entre Rose et Geneviève les distinctions qu'y mettait Mme Rolland.
XXXIII
Rose et Albert étaient devenus d'excellents partis: aussi furent-ils parfaitement accueillis à leur entrée dans le monde. On trouvait Geneviève belle, il est vrai; mais elle était exclusivement livrée à l'admiration des très-jeunes gens et des vieillards. Les hommes à vues solides et les mères qui tapissent de chapeaux jaunes et de turbans exagérés les murailles des salons, ne s'empressaient qu'autour de Rose. Mais cette différence mise entre les deux jeunes filles ne pouvait paraître bien clairement à leur inexpérience: peut-être même les succès de Geneviève, plus directement dus à la beauté, leur semblaient-ils les plus flatteurs. Toujours est-il que toutes deux étaient ravies et infatigables. C'est, en effet, un heureux sort que celui de deux filles qui, après avoir passé une partie de la nuit à être belles et admirées, emploient la moitié de la journée suivante à se reposer et à se rappeler, et l'autre moitié à attendre et à préparer de nouveaux succès; et cela, sans la cruelle anxiété de beaucoup de femmes, qui se demandent si elles seront belles. Rose et Geneviève ne s'occupent que de savoir de quelle manière il leur convient d'être belles ce jour-là.
Et puis, c'est toujours un grave souci. S'il ne s'agissait que de plaire aux hommes, la nature a fait à peu près tout ce qu'il faut, des tailles souples, des pieds étroits et cambrés, des fronts purs et unis, des yeux pleins de vivacité à la fois et de modestie, une grâce naïve dans les mouvements. Mais il faut aussi déplaire aux femmes, et c'est là le point important et difficile de la toilette.
Un jour, il arriva, chez M. Chaumier, une lettre que Rose prit sur elle de décacheter malgré l'absence de son père. On voyait, au travers du papier, que la lettre était imprimée, et cela avait si parfaitement l'air d'une invitation! D'ailleurs, si on laissait faire M. Chaumier, il pourrait arriver ce qui était arrivé dernièrement: ce n'était que le jour du bal que M. Chaumier l'avait annoncé à ses filles, et on n'avait pas pu avoir de certains fichus si bien brodés qu'ils auraient fait sensation. En effet. Rose rejeta la lettre en disant: «Je le savais bien, c'est pour mardi.»
Geneviève prit à son tour la lettre et la regarda; mais un nuage rose passa sur son visage, quand elle lut: