—Il a passé à trois pas de nous; il ne paraît pas non plus vous avoir reconnu.
—C'est étonnant.
—C'est étonnant.»
Un matin, M. Anselme dit à Léon: «Il s'agit maintenant de gagner de l'argent; vous avez un beau talent; mon ami Kreutzer aura l'obligeance de vous donner toujours quelques leçons et quelques conseils. Tout en vous perfectionnant, il faut vous faire entendre dans le monde et donner vous-même des leçons. En voici une que vous commencerez après-demain: on vous donnera dix francs par leçon. C'est un prix presque ridicule pour un jeune professeur: mais il n'en faut pas accepter à moins. Il y a très-peu de connaisseurs, et le plus grand nombre n'estime la musique que selon ce qu'il la paye.»
Léon ne savait comment remercier M. Anselme; celui-ci dit: «Vous ne me devez aucune reconnaissance; un de mes amis, homme fort riche, veut que son fils apprenne le violon. Il m'a demandé un bon professeur, je vous avais sous la main; il aurait fallu me déranger beaucoup pour ne pas vous rendre ce petit service, et d'ailleurs, je connais peu de talents qui me plaisent autant que le vôtre. Pour moi, je pars pour l'Allemagne, et je ne reviendrai qu'au printemps. Écrivez-moi quelquefois, et tenez-moi au courant de vos succès, car je suis sûr que vous réussirez. Au revoir.»
Léon était fort heureux; cette seule leçon remplaçait pour lui la pension que son oncle lui supprimait; il avait de quoi vivre, et il vivrait de son art, de son violon. Il se mit au travail avec toute l'ardeur que donne le succès. L'ami de M. Anselme recevait du monde; Léon se fit entendre plusieurs fois, et fut très-applaudi. Il pensait à Rose, à Geneviève, à M. Chaumier.
Rose et Geneviève menaient toujours la même vie, dans les plaisirs et dans les fêtes; mais Geneviève ne goûtait que bien rarement le bonheur dont Rose s'enivrait. La persécution de Modeste, l'indifférence d'Albert, venaient à chaque instant lui percer le cœur; elle ne voyait plus Léon; quelquefois elle lui écrivait et le tenait au courant de ce qui se passait à la maison. Léon voyait assez fréquemment Albert, qui l'entraînait dans ses parties de plaisir. D'ailleurs, il ne tarda pas à se lier avec un grand nombre de jeunes artistes comme lui, qui, de même que les étudiants, le jetaient dans une vie opposée à ses goûts et à ses habitudes. Il buvait avec eux, quoiqu'il n'aimât pas le vin, et il n'osait pas ne pas boire un peu plus que celui qui buvait le plus. Il cachait, avec un soin inimaginable, ses qualités précieuses, pour se parer, avec ostentation, de vices qu'il n'avait pas. Il serait devenu violet de honte s'il avait, par une seule expression, laissé voir ce qu'il y avait en lui de poésie, d'enthousiasme et d'élévation.
XXXV
M. Chaumier voulut recevoir à son tour. Tous les jours de la semaine étaient pris par ses connaissances. Il ne restait que le dimanche, qu'il se trouva forcé d'adopter. La première soirée du dimanche parut à Geneviève une sorte de sacrilège; c'était le jour de la famille, le jour depuis si longtemps consacré. Rodolphe de Redeuil se montra fort empressé auprès de Rose. Le lendemain matin, Modeste disait aux domestiques: «Ce serait un beau mariage pour notre demoiselle.»
On apporta une lettre de Léon: il ne parlait presque que de Rose. «Hier, disait-il, hier dimanche, quand vous vous êtes trouvés réunis autour de la table de famille, avez-vous pensé à moi en voyant ma place vide?