C'était la première fois que Geneviève se trouvait ainsi seule dans les rues; aussi sa frayeur était sans égale. Si elle n'osait marcher, elle eût osé bien moins encore monter dans une voiture. Vingt fois elle fut sur le point de revenir sur ses pas et de rentrer à la maison; mais la pensée de la maladie de Léon lui donnait un peu de courage et de force, et elle arriva près de lui toute rouge de fatigue et de honte. Léon fut si heureux, si reconnaissant! Il était seul dans sa petite chambre. Une vieille portière venait de temps en temps voir s'il n'avait besoin de rien et retournait à sa loge. Le médecin venait de sortir, et, après avoir fait une prescription, avait dit: «Il y aura peul-être un peu de fièvre et de délire ce soir et cette nuit.»

La prédiction du médecin commençait à s'accomplir; la fièvre se manifestait avec violence. Cependant il tenait la main de Geneviève et lui faisait mille questions: il y avait si longtemps qu'ils ne s'étaient vus! Le ravissement de Léon fut au comble quand il sut que Rose avait voulu venir le voir. Plus heureux que sa sœur, il pouvait parler de ce qu'il aimait, et dire qu'il l'aimait. Geneviève s'était fait, de renfermer son secret dans son sein, une loi qu'elle n'eût pas transgressée même au prix de sa vie, et ce ne fut qu'après de longues circonlocutions qu'elle vint à dire: «Nous ne voyons presque pas Albert. Que fait-il? Tu le vois plus que nous....»

Et elle hésita un quart d'heure avant d'oser dire: «Lors de son dernier voyage à Fontainebleau, il était amoureux; il gravait des O sur tous les arbres de la forêt.

—Ah! je sais, dit Léon, Octavie. C'était Mme Haraldsen; mais il y a longtemps qu'il n'y pense plus.»

Il semblait à Geneviève que son frère lui enlevait une montagne de la poitrine. Quoi! Albert n'était plus dominé par l'amour d'une autre! Albert pouvait l'aimer! Tout ce bonheur qu'elle avait rêvé et qu'elle avait cru perdu, elle pouvait le retrouver! Sa vie n'était donc pas tout entière vouée à la douleur!

Comme elle avait cessé de parler, Léon s'endormit, mais d'un sommeil agité et convulsif; il prononçait, en dormant, des paroles sans suite. Geneviève fit porter à Rose une lettre, dans laquelle elle lui disait que Léon était sérieusement malade et qu'elle passerait la nuit auprès de lui. La nuit fut plus calme qu'on ne l'avait cru. Le matin, Geneviève partit comme Léon dormait encore. Rose n'était pas réveillée; mais, quand elle entendit Geneviève, elle commença à lui faire une longue série de questions. Geneviève était épuisée de fatigue et à demi morte de froid. «Eh bien! dit Rose, couche-toi avec moi, tu te réchaufferas et nous pourrons causer.»

Geneviève raconta à Rose la petite chambre de son frère, le désordre qui y régnait, et la vie pauvre à laquelle il semblait condamné. «Il prononçait souvent ton nom, dit-elle à Rose; il t'aime. Ma bonne petite Rose, au milieu de tout ce monde que nous voyons, ne l'oublie pas, il serait trop malheureux. Tu es toute sa vie!»

Rose répondit que tous les hommes qui s'offraient à ses yeux, loin de lui faire oublier Léon, ne faisaient que réveiller son souvenir, par une comparaison à son avantage.

«Je suis fâchée, dit Geneviève, que tu ne l'aies pas vu: il était si beau pendant son sommeil agité par la fièvre, quand il t'appelait!»

Rose embrassa Geneviève et jura d'aimer Léon toute sa vie.