En descendant les Champs-Élysées, Geneviève aperçut un jeune homme proprement vêtu, quoique ses habits fussent vieux et usés. Il était adossé contre un arbre; quelquefois il laissait passer dix personnes sans s'occuper d'elles; puis il en venait une dont la physionomie probablement l'encourageait davantage, et à celle-là il ôtait son chapeau sans parler. Si cette démonstration ne lui réussissait pas, il semblait découragé et épuisé de son effort, et il était encore quelque temps sans demander. Cependant il s'arrêta devant Anselme, et lui tendit son chapeau. Anselme le regarda et lui dit:
«Mon ami, n'avez-vous pas d'ouvrage, ou quelque infirmité vous empêche-t-elle de travailler?
—Je n'ai pas d'ouvrage, répondit le jeune homme; mais, si j'étais seul, j'aimerais mieux mourir de faim que de mendier. Je suis tailleur; mon maître a fait de mauvaises affaires, et il est parti sans payer les ouvriers. J'ai une pauvre jeune femme qui partage mes privations. Ce matin il me restait un sou, j'ai acheté un petit pain que je lui ai laissé; et, ayant couru inutilement chez tous mes amis, je me suis mis à mendier pour ne pas rentrer sans lui rapporter ce qui lui est nécessaire. Mais cela me déchire le cœur! Voilà une demi-heure que je suis là, et personne n'a encore voulu rien me donner.
—Et, demanda Anselme, pourquoi vous êtes vous adressé à moi, plutôt qu'à cet homme couvert de chaînes et de diamants qui marchait devant moi?»
Le jeune homme balbutia; Anselme réitéra sa question.
«C'est..., dit-il enfin, mais je n'oserai jamais vous le dire.
—Osez: je ne me fâcherai de rien.
—Eh bien! c'est justement parce que vous avez un habit un peu râpé, que vous ne paraissez pas bien riche, et que j'ai pensé que vous seriez plus sensible au malheur que ces gens qui n'ont jamais peut-être manqué de rien.
—Ceci est parfaitement raisonné. Tenez, aller trouver votre femme, et laissez-moi votre nom et votre adresse.
—Jean Keissler, rue du Petit-Hurleur, 10.