RODOLPHE.—Cela dépend de quelles autres vous voulez parler.

LÉON.—Il y a souvent chez elles moins d'astuce et de perfidie que dans le cœur de telle jeune fille admirée pour son ignorance et sa naïveté.

MADAME HARALDSEN.—On fait honneur le plus souvent aux jeunes personnes de défauts et de qualités qu'elles n'ont pas: ce sont des miroirs qui réfléchissent toutes les impressions et n'en gardent aucune. Contre elles, la colère est de l'injustice; pour elles, l'amour une sottise.

Ici la musique se fit entendre; Rose espérait que Léon l'engagerait pour la contredanse; mais lui pensa qu'elle avait probablement déjà été engagée par Rodolphe, et d'ailleurs, il ne voulait pas revenir le premier après les torts qu'il supposait à sa cousine; il resta immobile: Rodolphe offrit la main à Rose, qui se leva. Léon fut très-irrité de ce qui n'arrivait que par sa faute, et il invita Mme Haraldsen; mais elle était engagée, et son cavalier vint la prendre. Léon n'osa pas inviter une autre femme; il lui semblait qu'inviter une femme après le refus d'une autre, c'était lui dire: «Vous êtes moins jolie que Mme ***; si elle m'avait accepté, je n'aurais pas fait à vous la moindre attention: mais, puisqu'elle est engagée, faute de mieux, je danserai avec vous.»

Geneviève, qui dansait en face de Rose, lui dit: «Rose, je t'en supplie, parle à Léon, il est désespéré.»

Après la contredanse, quelqu'un vint engager Rose pour la suivante; elle répondit tout haut: «Non, je suis engagée par mon cousin.»

La première impression de Léon en entendant ces mots fut une joie excessive; mais il se rappela qu'il avait engagé Mme Haraldsen et qu'il ne pourrait profiter de la bonne intention qui avait dicté le mensonge de Rose. Sa position était on ne peut plus embarrassante; il ne pouvait manquer de danser avec Octavie, et cependant ne pas danser avec Rose empêchait une explication pour laquelle il eût donné la moitié de sa vie; d'ailleurs, c'était compromettre étrangement sa cousine aux yeux de celui qu'elle avait refusé. «Mon Dieu, Rose, dit-il, je suis désolé, mais....»

Peut-être quelques mots de tendresse eussent désarmé Rose; mais on avait joué les premières mesures, et Mme Haraldsen vint à eux et dit: «Il faut, monsieur Léon, que je vienne vous chercher; serai-je assez forte pour vous emmener?»

Rose tourna les yeux d'un autre côté et s'assit; Léon alla se placer au quadrille.

Rose était exaspérée; elle ne trouvait aucune excuse à Léon; elle avait fait une avance qu'il n'avait pas acceptée, elle était humiliée par Mme Haraldsen, et elle ne dansait pas; il semblait qu'on lui eût préféré les sept ou huit laiderons les plus désagréables, qui tous avaient trouvé des danseurs. Léon avait les yeux fixés sur elle et cherchait à rencontrer un de ses regards; mais Rose, impitoyable, ne regarda pas une seule fois de son côté. Il ne fit qu'embrouiller la contredanse et s'empressa d'aller inviter Rose; mais elle l'était déjà. «Et pour la suivante?