Zoé boit un verre d'eau et se ranime. Elle achève de se vêtir et me dit: «Restez là, ne remuez pas, ne répondez pas, quoi qu'on fasse; ma femme de chambre viendra vous délivrer.» Zoé sort et m'enferme. Nous ne nous sommes même pas embrassés. Nous nous abhorrons tous les deux. Zoé me pardonnerait volontiers sa peur et ses angoisses, il faut un peu de cela dans la vie des femmes; mais elle ne me pardonne pas une lutte ridicule contre mes bottes. Et moi, je lui pardonnerai encore moins de ce que j'ai été ridicule devant elle. Je me mets sur le lit et je m'endors. Je viens de me réveiller, et je t'écris. Je ne sais combien de temps j'ai dormi, mais je meurs de faim. Je me rappelle involontairement les misères de tous les prisonniers célèbres, je me trouve plus malheureux qu'eux tous. J'ai déjà cherché une araignée que je puisse instruire et dont je fasse mon amie, comme Lalande. Il n'y en a pas. Je n'ai pas même d'enfants que je puisse manger comme Ugolin.
Personne ne peut me contester ce point. On plaint Ugolin d'avoir été obligé de manger ses enfants. Il n'avait qu'à ne pas les manger, à moins qu'il n'ait trouvé plus difficile et plus triste de ne pas manger du tout que de manger ses enfants. Donc, je suis mille fois plus à plaindre qu'Ugolin.
Personne ne vient; je vais maintenant diviser ma lettre en stances, non pas que je t'écrive en vers: je sens que je ne me porterai à cet excès qu'après trois jours de prison. Je vais provisoirement dormir un peu; il sera toujours temps de faire des stances.
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Ah! le réveil est agréable. Il paraît qu'on est entré ici: je trouve un pot de confitures de groseilles, du pain et une bouteille de vin. Du vin de Bordeaux! C'est une chose excellente que les confitures de groseilles; cependant l'estomac a bien vite calculé combien de tartines il faut pour équivaloir à un bifteck.
Il me revient toutes les chansons qui parlent de liberté, et je ne puis chanter; je suis encore sur ce point plus infortuné que tous les prisonniers connus. Le prisonnier de Chilon, les prisonniers des plombs de Venise, sont des sybarites: ils ne chantent pas, peut-être; mais c'est parce qu'ils n'en ont pas envie, tandis que moi, je vais écrire les chansons qui me viennent.
| Allons, enfants de la patrie, |
| Le jour de gloire est arrivé; |
| Contre nous de la tyrannie.... |
| . . . . . . . . . . |
| Liberté! liberté chérie! |
| . . . . . . . . . . . . . . |
| O mon pays! de tes belles campagnes, |
| Je garderai le touchant souvenir. |
| . . . . . . . . . . . . . . |
| . . . . . . . . . . . . . . |
| Loin des chalets qui m'ont vu naître. |
| . . . . . . . . . . . . . . |
| . . . . . . . . . . . . . . |
| . . . . . . . . . . . . . . |
| Rendez-moi ma patrie |
| Ou laissez-moi mourir. |
| . . . . . . . . . . . . . . |
| O Liberté! vierge sainte et sans tache! |
| . . . . . . . . . . |
| Viva! viva la libertà! |
| . . . . . . . . . . . . . . |
| . . . . . .L'habitant des montagnes |
| Respire près du ciel l'air de la liberté. |
| . . . . . . . . . . |
| Plutôt la mort que l'esclavage, |
| C'est la devise des Français. |
| . . . . . . . . . . |
Je ne chanterai pas celle-ci:
| On nous disait: «Soyez esclaves:» |
| Nous avons dit: «Soyons soldats!» |