Le peuple français ne bougea pas.
Les parlements ayant risqué des réprimandes furent simplement exilées et supprimées.
Le duc de Berry monte sur le trône sous le nom de Louis XVI. Il refuse le don onéreux du joyeux avènement, de même que sa femme «la ceinture de la reine»; il supprime une partie de sa maison militaire,—fait disparaître tout le faste de la royauté, restreint ses dépenses personnelles à des actes de bienfaisance, abolit la torture,—supprime les lettres de cachet, délivre les prisonniers de la Bastille,—rappelle les parlements, met au ministère les hommes que lui désigne l'opinion publique—entre autres deux hommes éminents par la science, par l'honnêteté, par les mœurs, par le caractère: Malesherbes et Turgot;—crée la Caisse d'escompte. La France se trouvait en face d'un déficit qui datait des règnes précédents et s'élevant à cinquante-cinq millions,—chiffre qui ferait lever les épaules à nos maîtres d'aujourd'hui. Il cherche, demande et accepte des conseils. A cet effet, il convoque les États généraux. Les députés envoyés à Paris arrivent avec des cahiers imposés par leurs commettants; tous ces cahiers, sans exception, veulent la monarchie héréditaire et l'inviolabilité du roi.
Dans la nuit du 4 août 1789,—la noblesse et le clergé renoncent à leurs droits et privilèges—et Louis XVI est déclaré à l'unanimité—«restaurateur de la liberté de la France.»
C'était une immense révolution que celle qui avait lieu dans le gouvernement, dans les mœurs, dans la liberté,—comparée aux deux règnes précédents; c'était bien au delà de ce qu'on avait pu espérer, même désirer: c'était l'entrée dans une ère nouvelle—d'égalité, de liberté, d'amour du peuple,—d'économie, de prospérité. La sagesse, le bon sens, la justice étaient d'arrêter là—et d'attendre de l'avenir les progrès peut-être désirables, mais non encore définis qu'on pourrait désirer.
Mais l'audace qu'on n'avait pas eue contre le despotisme humiliant, contre les scandales ruineux, se montra contre un roi honnête, vertueux, ami du peuple—qui avait eu l'imprudence de dire, un jour d'émeute: «Je ne consentirai jamais à ce qu'une goutte de sang français coule pour ma défense.» Alors on l'attaqua.
C'était bête, c'était lâche,—deux des éléments constitutifs de la cruauté.
Cela rappelle un vaudeville joué autrefois par le célèbre acteur Potier—les Inconvénients de la diligence.—Un voleur a établi à un tournant de la route trois manches à balai fichés en terre et coiffés d'un vieux chapeau, vêtus d'une vieille capote et armés d'un bâton étendu comme un fusil en joue. Cela fait, il arrête la diligence qui passe le soir, et les voyageurs, effrayés par le nombre des agresseurs, n'opposent pas une inutile et dangereuse résistance,—Potier tombe la face à terre devant un des manches à balai—et sans oser relever la tête lui dit:
—Monsieur le voleur, honorable voleur, ne me tuez pas, ne me faites pas de mal, je ne pense même pas à me défendre; voici ma montre; c'est un bréguet que je vous recommande; je la monte tous les soirs à neuf heures; elle n'avance ni ne retarde pas d'une minute en six mois; vous en serez content. Voulez-vous mon habit, voulez-vous ma culotte?
Mais, comme la main offrant la bourse et la montre ne sent pas une autre main qui les prenne, il lève la tête, regarde l'ennemi et s'aperçoit de sa supercherie;—alors il se relève furieux, tombe sur le mannequin à coups de parapluie. Ah! coquin! ah! voleur! tu n'es qu'un mannequin?—Je vais t'arranger, tu sauras que tu as affaire à M. Prud'homme, je ne suis pas quelqu'un qu'on effraye—et, en s'adressant à moi, on trouve à qui parler.