Sous le règne de Bismarck, en Allemagne, et de Crispi, en Italie, nous venons d'assister à une conférence entre l'empereur Guillaume et le roi Humbert, tous deux faisant les gestes et, derrière eux, tenant les ficelles, les deux ministres avec des «pratiques» dans la bouche, faisant le dialogue.

Il y a eu, certes, un côté comique à ces scènes menaçantes; les deux souverains se déguisant: l'Italien en soldat prussien, le Prussien en soldat italien, se privant de parler le français, qu'ils savent tous deux, et se servant chacun de sa langue, dont l'autre ne comprend pas un mot.

Je n'ai rien contre la langue allemande, ni contre la langue italienne,—toutes deux ont produit des chefs-d'œuvre immortels;—mais il faut croire qu'il y a certaines raisons au moins de clarté pour que, depuis si longtemps, on ait adopté la langue française comme langue diplomatique et commune à tous pour les conférences, traités, etc., entre les différents peuples de l'Europe. Langue, du reste, qui entre dans l'éducation des diverses nations, et est la seconde langue de tout le monde.

Déjà, après 1871, M. de Bismarck, ivre du succès, avait tenté de substituer la langue allemande à la langue française dans les relations politiques, et, dérogeant à l'usage, avait écrit en allemand au gouvernement russe; mais l'empereur de Russie avait haussé les épaules et avait ordonné de répondre en langue russe.

Pour cette fois, l'entrevue des deux monarques avait, pense-t-on généralement, pour but une alliance offensive et défensive,—pour le cas d'une guerre possible contre la France.

L'Allemagne, en s'emparant de deux provinces, s'est créée de graves soucis et l'obligation, dans la prévision d'une revendication et d'une revanche, de se maintenir sur un pied de guerre ruineux pour elle et qui est loin de lui concilier la bienveillance des autres États de l'Europe, forcés de s'imposer les mêmes charges. On a dit que le père de l'empereur actuel songeait à se débarrasser de la garde onéreuse de l'Alsace et de la Lorraine, et, en les rendant à la France, d'en faire le gage d'une paix solide et durable pour les deux nations.

Quant à l'Italie, il est difficile de préciser les avantages qu'elle peut trouver dans cette alliance, sinon d'en finir tout à fait et de régler ses comptes avec la France, sa bienfaitrice, par l'ingratitude déclarée et une sorte de faillite,—elle se croit alliée de la Prusse et elle n'est qu'une vassale.

Jusqu'ici, sa rupture commerciale avec sa voisine a jeté une partie des populations italiennes dans une triste misère.

En attendant, deux souverains, dînant et trinquant ensemble, conviennent d'un signal auquel on se mettrait à casser des têtes, des jambes et des bras à trois ou quatre peuples différents, en comptant les leurs, à faire chez les autres et chez eux-mêmes, des veuves, des orphelins, des mères sans enfants,—des terres en friche, des moissons foulées aux pieds des chevaux, etc, etc.

Après quoi, les peuples imbéciles appellent grands et héros ceux de leurs rois qui ont fait casser un peu plus de têtes, de bras et de jambes, qui ont fait un peu plus de veuves et d'orphelins et de mères sans enfants chez le peuple voisin—appelé l'ennemi sans qu'on sache pourquoi,—que chez leur peuple lui-même, qui n'en a pas moins eu sa bonne part.