«La terre, dit un jour Jéhovah, ce monde, un des moindres du nombre infini que j'ai créés, me donne plus de soucis que tous les autres.—J'avais de mon mieux, et assez bien je puis le dire sans vanité, organisé les choses, pour que la courte existence des habitants de la terre fût très supportable et même assez heureuse; mais tous leurs efforts tendent à déranger l'ordre que j'ai établi, à inventer des maladies du corps et de l'esprit, à se créer des ambitions absurdes, des désirs irréalisables, des chagrins et des maux de tous genres, tant les uns contre les autres, que chacun contre soi-même, et je n'entends monter que des plaintes, des récriminations contre le sort, contre la vie, contre moi-même.

»Je veux faire encore un essai;—mais, par le Styx, ce sera le dernier!—Je vais tenter de rendre un peuple heureux et de lui donner tout ce qu'il peut raisonnablement désirer, et même un peu au delà.»

Il prit un peuple, le plaça dans une contrée située de la façon la plus avantageuse, entre des mers—un climat tempéré, un sol fertile; puis il doua les femmes non seulement d'une beauté suffisante, mais encore d'une grâce particulière et d'un charme spécial;—il doua les hommes de bravoure et d'un certain esprit qui n'est pas précisément «la raison ornée et armée», mais d'une autre espèce plus pratique, plus agréable, peut-être plus capable de distraire et d'amuser:—il leur donna surtout la gaieté. La gaieté! cette santé de l'esprit, ce soleil qui colore la vie de teintes si riantes, qui rend les maux légers; il leur donna le rire, le seul avantage bien constaté que l'homme ait sur le singe.

Il leur expliqua que la monarchie est l'image du gouvernement paternel et fait d'un peuple une famille, puis il leur choisit lui-même une succession de rois aimant tendrement le peuple.

Mais de ces rois ils assassinèrent le premier, ils décapitèrent le second et forcèrent le troisième à s'en aller, après avoir échappé six fois aux couteaux et aux pistolets, aux cris de «Vive la liberté!»

«La liberté! dit Jéhovah, c'est un aliment de trop haut goût et de trop difficile digestion et assimilation pour vos faibles estomacs. Vous en avez eu jusqu'ici plus que vous n'en pouvez supporter; vous n'êtes pas des esclaves aspirant à briser leurs chaînes, vous êtes des domestiques capricieux aimant à changer de maîtres.—Eh bien, je vais vous satisfaire,—je vais vous mettre en République;—vous aurez alors quelques douzaines de maîtres, de tyrans, dont vous changerez tous les dimanches.

«Puis je ne m'occupe plus de vous—débrouillez-vous. Je vous défends même d'écrire sur vos pièces de cent sous que je vous protège particulièrement, parce que désormais cela ne sera plus vrai.»

A ceux-là il n'envoya pas son fils, peut-être ne l'osa-t-il pas.

Et il fit comme il l'avait dit.

Et ce peuple se mit à ne plus labourer la terre si fertile qui lui avait été donnée.