—Tu ne te fâcheras pas, reprit l'autre, si je te dis que, pour les yeux, pour la beauté, pour la magnificence, je préfère de beaucoup ces anciens vaisseaux à voiles, dont on voit encore les modèles à l'arsenal de Toulon et des autres ports de mer.

—Peut-on dire! s'écria le marin indigné; préférer ces beaux fichus bateaux à voiles à nos cuirassés, à nos torpilleurs, à nos citadelles d'acier;—mais, en comparaison, c'étaient des joujous, tes bateaux à voiles.

—Ah! dit le professeur, je respecte tes cuirassés, mais il faut avouer que ce n'est pas joli; au lieu de ces monstres, qui semblent peser sur la mer et la fatiguer, quel charmant spectacle ce serait que de voir glisser sur l'eau le vaisseau sur lequel Cléopâtre alla au-devant d'Antoine!—Ah! si tu lisais Plutarque!

—Plutarque? je ne connais pas.—J'ai quitté l'école où nous étions ensemble pour m'embarquer, je savais mon alphabet—et je dois l'avoir un peu oublié.

—Eh bien, dit le professeur, voici ce que dit Plutarque de la belle reine d'Égypte et de son navire:

«Elle se mit sur le fleuve Cydnus en une nef dont la poupe était d'or, les voiles de pourpre, les rames d'argent qu'on maniait au son et à la cadence d'une musique de flûtes, hautbois, cithares, violes et autres tels instruments dont on jouait dedans; quant à sa personne, elle était couchée sous un pavillon d'or tissu, vestue et accoudée toute en la sorte qu'on peint ordinairement Vénus;—ses femmes et ses demoiselles semblablement estaient habillées en néréides.»

—Eh bien,—reprit le marin,—tout ça, c'est des bêtises;—on ne me fera jamais accroire que des «rames d'argent» soient bonnes à quelque chose et vaillent nos bons avirons de frêne. Mais, vous autres savants, vous vivez de préférence dans le passé, sans vous préoccuper du progrès; le progrès vous réveille, vous gêne et vous ennuie; mais, moi, je suis pour le progrès. Voici l'heure de la cambuse, allons déjeuner.—Mais ton Plutarque ni toi vous n'êtes ni marins ni malins.

Ils se levèrent, s'en allèrent, et moi, je restai pensif.

D'abord je rappelai à ma mémoire le passage de Plutarque que venait de citer le jeune professeur, d'après la traduction d'Amyot,—et je retrouvai trois lignes qui m'avaient toujours frappé par une observation intelligente sur l'influence des femmes.

«Quoiqu'elle eût chargé sa nef de présents, de force or et argent, elle ne portait rien avec elle, en quoi elle eut tant de fiance comme en soi-même et aux charmes et enchantements de sa beauté, en l'âge où les femmes sont en la fleur épanouie de leur beauté et en la vigueur de leur entendement.»