Une affaire importante dans la vie est de pouvoir être seul sans ennui et sans oisiveté.

Il vaudrait mieux être toujours seul que de n'être jamais seul.

Un des grands obstacles au bonheur—naît de ce que nous le faisons dépendre des autres:—nous nous agitons moins pour être heureux que pour le paraître. «Je me suis souvent étonné, dit l'empereur Marc-Aurèle, que les hommes, qui ont tant de vanité, fassent plus de cas de l'opinion des autres que de la leur propre.»

Il est un proverbe populaire qui exprime bien cette sottise:

«Il vaut mieux faire envie que pitié.» On se déguise en quelqu'un de plus riche, de plus noble, de plus beau, de plus heureux qu'on ne l'est en réalité,—source de déceptions et de misères. On ne se contente pas d'être riche, beau, noble, on veut que d'autres le voient—et en soient un peu chagrinés.

Je crois que c'est Tallemant des Réaux qui raconte cette histoire d'un jeune seigneur:

A force de parler de son amour à une belle dame du matin au soir, il avait obtenu la permission d'en parler une fois du soir au matin;—mais, au milieu de la nuit, il se montre si inquiet, si agité, que la belle lui demanda s'il était malade.

—Non, dit-il; mais je voudrais qu'il fît jour pour aller raconter mon bonheur.

Il y a des hypocrites et des menteurs de bonheur—qui parfois payent de la réalité l'apparence qu'ils étalent.

Cependant les gens sages savent qu'il faut cacher son bonheur, comme le voyageur cache son or, quand il doit traverser une forêt périlleuse,—et la vie est fort boisée.