Le comité Morlot obtint du comité Senard l'admission sur la liste de Morlot-Martinez, en affirmant que je n'avais aucune chance au Havre, et on s'engagea à faire voter la liste Senard—mais le comité Senard exigeait un des deux sièges du Havre;—le comité Morlot le promit, mais dit: Laissez-nous jusqu'à l'élection notre ouvrier dont nous ne pouvons nous passer,—mais l'élection faite, nous nous en débarrasserons, il y aura réélection, et nous nommerons un Rouennais.
La liste du comité Senard fut répandue, affichée à profusion.
Il n'y avait pas de comité Karr,—pas de liste, pas d'affiches;—seul, un petit journal qui existe encore et a grandi, l'Arrondissement du Havre, auquel je donnais parfois quelques articles, soutenait ma candidature avec courage et désintéressement; le jour du vote, il imprima simplement de petits carrés de papier avec mon nom, et en donna à ceux qui vinrent en prendre.
Au Havre, le résultat du vote fut:
| Morlot | 6,591 | voix. |
| Martinez | 2,773 | — |
| A. Karr | 8,131 | — |
J'avais bien l'air d'être député du Havre; mais je n'avais eu de voix qu'au Havre, à Etretat, à Sainte-Adresse, etc., là où j'étais connu, tandis que Martinez et Morlot, portés sur la liste Senard, furent nommés dans le reste du département, où ni eux ni moi n'étions nullement connus,—à une grande majorité.
Voilà donc Morlot et Martinez députés, installés à Paris, et, moi, je retourne chez moi à Sainte-Adresse; mais il fallait s'acquitter envers Rouen et donner le siège promis.
Au bout de quinze jours, l'engouement, la mode de l'ouvrier ne sévissant plus aussi fort, on invita Martinez à un déjeuner, où l'on but non pas le cidre national, mais des vins dont il n'avait jamais entendu parler, et qui lui parurent bons;—on le grisa à fond et on le mena à la Chambre; là, on le décida à monter à la tribune; les amis du Havre s'étonnaient qu'il n'eût encore rien dit; il demanda la parole et monta hardiment sur l'estrade.—Dieu sait les gestes, les phrases ponctuées de hoquets! la tribune avait l'air d'un «guignol» et l'orateur d'un polichinelle en délire.—Il prit le verre d'eau, en goûta le contenu, remit le verre sur le marbre avec dégoût, en disant: «Pouah!» et cria: «Garçon! du vin!»
Il finit par disparaître comme dans une trappe, on dut l'emporter;—le lendemain, on lui fit honte de sa conduite, et on lui fit signer sa démission; il fallait refaire une élection; le comité de Rouen, d'accord avec le comité Morlot, proposa un filateur Rouennais appelé Loger; le comité de Rouen m'adressa une lettre pour me prier instamment de ne pas me présenter; à cette lettre signée Delaporte, secrétaire du comité, je répondis:
«Comme vous me le demandez, messieurs, je me suis désisté publiquement de ma candidature, mais c'était deux jours avant la réception de votre lettre et par dégoût de voir les intrigues des coteries se jouer des intérêts de la France.»