Le lendemain seulement, je pensai à m’informer de la réforme électorale; on me dit que, quelque temps auparavant,—il y avait eu de grandes hésitations entre deux projets pour la construction d’un nouveau bassin;—les auteurs du premier projet s’étaient mis à recueillir des signatures et en avaient obtenu un nombre considérable;—le second projet se mit en campagne de son côté, et revint avec un nombre égal d’acquiescements;—le nombre des signatures obtenues par les deux projets dépassait beaucoup celui des citoyens du Havre:—on allait s’étonner quand on s’aperçut que tous deux avaient les mêmes signatures.
On pensait qu’il en serait de même pour la réforme électorale.
Le lendemain nous partîmes du Havre pour voir ailleurs l’attitude du peuple; à Criquetot,—où nous passâmes le soir,—le peuple dansait autour d’un grand feu,—aucune des silhouettes noires ne ressemblait au Spartacus.
A Étretat,—où j’ai été pêcheur,—on nous reçut comme d’anciens amis. «Ah! voilà M. Léon!... et M. Alphonse aussi;—nous parlions de vous hier avec Valin le garde-pêche;—nous ne pensions pas vous voir en cette saison, quoique vous n’ayez peur ni du surouë ni de la mer.—Monsieur Alphonse,—où est donc Freyschütz, votre beau terre-neuvien?»—Et nous reconnûmes tout le monde;—à ce voyage du moins nous n’apprîmes la mort d’aucun de nos amis.—Voilà Césaire, et Onésime, et Palfret, et Martin Valin, et Martin Glam.—Bérénice n’est donc pas mariée?
Mais nous trouvâmes nos pécheurs bien pauvres;—la pêche a été bien mauvaise cette année;—tous les ans elle devient moins favorable;—le hareng quitte les côtes de France;—les pêcheurs disent que c’est depuis la déchéance de l’empereur.
Ce propos, qui m’a paru absurde au premier moment, comme il vous le paraît à vous-même, mon lecteur, est cependant fondé en raison.
Sous l’Empire, il y avait peu de pêcheurs; les marins étaient occupés sur les vaisseaux de l’État et sur les corsaires:—de plus, les pêcheurs étrangers n’osaient pas venir sur nos côtes. Aujourd’hui elles sont sillonnées en tous sens par des bateaux à vapeur, et couvertes d’innombrables barques de pêcheurs, ce qui à la fois écarte le poisson, et divise à l’infini le produit de la pêche; c’est une industrie qui ne tardera pas à disparaître;—toute cette population des côtes est ruinée et dévouée à la misère;—tous ces gens-là sont représentés à la Chambre par un député,—mais ce député a bien d’autres choses à faire que de s’occuper de ces détails;—il faut soutenir ou renverser tel ou tel ministre, et ni ministre ni député ne s’occupe de trouver pour des populations entières une industrie pour remplacer celle qui s’en va. L’attitude du peuple était triste à Etretat; de nombreuses familles demandaient de l’ouvrage;—les pêcheurs, en jetant un regard de regret sur la mer, s’en allaient, les uns travailler à ferrer la route, les autres s’embarquer pour des voyages de longs cours, laissant leurs femmes et leurs enfants, qu’ils ne reverront peut-être plus.—Personne ne demandait des droits politiques—ni le suffrage universel.
Le suffrage universel, en effet, et l’exercice des droits politiques paraissent une chose ravissante à cette partie de la nation qui vit dans les cafés, fume, boit de la bière, joue au billard,—et aime à attribuer aux fautes du pouvoir la misère qu’elle se fait par la fainéantise, et les débauches sans plaisirs.
C’est là ce que les journaux appellent le peuple,—la nation,—le pays,—et voilà les intérêts qu’ils représentent.
Mais les bons ouvriers,—mais les cultivateurs,—mais les pêcheurs qui m’entourent,—quand c’est l’époque de semer le blé, ou de couper les foins, quand le vent souffle de l’est, et annonce qu’il faut aller pêcher les maquereaux, croyez-vous qu’ils abandonneront ces soins pour voter et exercer des droits politiques?—et, si vous arrivez à pervertir leur jugement au point de les faire agir ainsi,—croyez-vous que la récolte et la pêche en soient beaucoup meilleures?