Le jour de la discussion publique approchait:—le parti radical, malgré tout le tintamarre qu’il avait fait et tout le mouvement qu’il s’était donné, n’avait réussi à rassembler que les cent soixante et dix voix républicaines, démocratiques, légitimistes, etc., que l’on compte à la Chambre. On rallia alors à grand’peine le parti toujours si nombreux des mécontents,—tous les gens qui tiennent au notariat, menacé par M. Teste, tous les gens qui ont des rentes cinq pour cent, menacées par M. Passy,—tous les gens intéressés dans le sucre indigène, ruiné par le ministère du 13 mai,—tous les gens intéressés dans la canne à sucre, qui doit donner à la betterave une indemnité de quarante millions. Cette autre dotation à la betterave amènera aussi des embarras que le 13 mai ne doit pas être fâché de léguer à ses héritiers,—et encore quelques partisans du ministère précédent, un peu amis de tous les ministères, et qui se seraient volontiers ralliés au 13 mai si celui-ci n’avait pas eu la maladresse de ne pas les avouer.
Ce ramas hétérogène ne faisait pas encore une majorité:—il manquait trente voix; où trouver trente voix?
Les joueurs de gobelets et de portefeuilles, les saltimbanques politiques, voyant la situation, ont pensé que c’était le moment de jouer contre le ministère du 13 mai, toujours assuré de son succès et ne voyant rien de ce qui se passait,—absolument le jeu qui avait été joué par le même ministère Soult contre le ministère Molé, renversé par lui.
M. Thiers alors,—l’aspirant perpétuel, envoya ses aides de camp,—MM. Roger, Berger et de la Redorte,—vers la gauche, pour lui faire savoir que, si elle voulait être sobre d’éloquence, ou plutôt se taire tout à fait dans la discussion générale,—en échange de son précieux silence—on lui apporterait le nombre de voix dynastiques nécessaires pour compléter son triomphe. MM. Taschereau et Chambolle acceptèrent pour la gauche et se rendirent garants de la parfaite exécution de la manœuvre.—Pendant ce temps, le ministère continuait à se frotter les mains sans gants de M. Passy (Hippolyte-Philibert).
L’affaire arrangée avec la gauche, M. Thiers chargea ses officiers d’ordonnance d’une nouvelle mission.—Ils allèrent trouver les 221, et leur dirent: «Prêtez-nous trente voix, et avec ces trente voix nous renversons le ministère qui a renversé le ministère Molé, et qui vous demande présomptueusement et insolemment vos votes sans vous avouer. Les conditions faites, l’affaire bien arrangée, les ministres sont arrivés à la séance avec une confiance toujours croissante.
Personne n’a pris la parole dans la discussion générale sur l’ensemble du projet,—et on a été au scrutin pour savoir si on passerait à la discussion des articles;—plus heureux que jamais, les ministres ont cru que c’était dans leur intérêt que la discussion se trouvait ainsi étouffée,—et un membre innocent du cabinet a écrit au roi pendant le scrutin pour lui dire que de l’avis de M. de Rémusat, chargé de la manœuvre ministérielle, on pouvait promettre à Sa Majesté un vote favorable, avec une majorité de quarante voix.
Comme beaucoup de membres de cette nouvelle coalition auraient été fort embarrassés de justifier leur alliance avec le parti démocratique,—vingt membres des plus compromis se sont dévoués pour demander le scrutin secret, aux termes de la loi.
Pendant que les secrétaires faisaient le dépouillement du scrutin secret, les députés se pressaient, se poussaient vers leurs bureaux pour en connaître le résultat avant la proclamation qui allait en être faite.—Ce résultat—déclarait, à une majorité de deux cent vingt-six voix contre deux cents, que l’on ne passerait pas à la discussion des articles, et que par conséquent le projet du ministère serait considéré comme non avenu.