Je connais bon nombre de gens de talent qui vivent dans les quartiers les plus bruyants et les plus populeux de Paris.—Eh bien! de temps en temps, sortent d’une de ces rues un beau livre,—de beaux vers, un beau tableau;—mais, au contraire, les fabulistes, les gens qui font des distiques pour l’arc de triomphe de l’Étoile,—des comédies non destinées à la représentation, après avoir été refusées à tous les théâtres,—des charades pour l’Almanach des muses,—des essais sur les mœurs et la philosophie des crapauds, tous ces gens-là sentent le besoin de la retraite, de la retraite mûre de la méditation,—de la méditation, père des chefs-d’œuvre.

Je suis tombé dans l’erreur des faiseurs de distiques. En effet, dans les quartiers bruyants tous les sons se confondent en un son inarticulé,—vague, monotone,—continu,—semblable au bruit du vent qui souffle dans les feuilles,—ou de la mer qui brise sur la plage.—Nul son n’arrive assez distinct aux oreilles pour occuper l’esprit,—mais, au contraire, dans un quartier tranquille, chaque son apporte une idée, et chaque idée une distraction.

Un marchand vient-il à crier dans la rue,—partout ailleurs ce bruit se perdrait dans le bruit général, dans le brouhaha; mais ici vous l’entendez et vous suivez l’idée qu’il vous apporte.

Travaillez donc quand chaque son de la rue vous apporte pour deux jours de souvenirs, de regrets,—d’espoir,—de crainte;—suivez donc une idée!

On est toujours un peu le mari de ses voisines;—sous ce rapport seulement,—je me hâte de le dire,—que, comme avec leurs maris, ces dames ne se gênent pas avec leurs voisins; elles se montrent à la fenêtre dans toutes sortes d’appareils avec lesquels elles aimeraient mieux mourir que de se laisser voir dans la rue—avec de hideuses papillotes de toutes les couleurs,—avec des yeux bouffis de sommeil.

Elles vous condamnent à entendre épeler et balbutier pendant un mois la fantaisie brillante qu’elles joueront plus tard avec tant de succès dans une autre maison... Dès l’aube,—nos sept pianos entraient en jeu, hésitant, cherchant,—recommençant.—me narguant.—C’est le matin que je travaille d’ordinaire et je ne pouvais plus travailler.—Des représentations eussent été inutiles, j’imaginai un autre expédient:—je mandai M. Leroux, professeur de trompe de chasse, et je le priai de me donner quelques leçons.—Au bout d’une semaine, j’étais en état de répondre aux grincements du piano par les rugissements nasillards de la trompe. On ne dit rien d’abord,—mais il me prit deux ou trois fois fantaisie de jouer quelques fanfares au milieu de la nuit;—alors s’éleva une clameur universelle. Après de longs pourparlers, il fut convenu que je ne sonnerais de la trompe que le moins possible, et que je n’en sonnerais ni avant neuf heures du matin, ni après neuf heures du soir,—moyennant quoi les pianos s’engageaient, de leur côté, à ne pas commencer leurs clapotements avant neuf heures du matin.

Mais maintenant—j’ai acquis sur le redoutable instrument une sorte de talent,—et je m’aperçois que mes voisins,—qui autrefois fermaient leur fenêtre avec fureur quand je prenais ma trompe,—semblent m’écouter aujourd’hui avec une sorte de complaisance.

Aussi—comme on ne me redoute plus,—on recommence à ne plus se gêner avec moi.—J’ai entendu ce matin un piano qui couvrait le chant dont les fauvettes saluent le lever du soleil.—Un voisin prétend que mes pigeons mangent sa moisson,—et profère contre eux les plus terribles menaces.—Un autre jette dans mon jardin les débris de tout ce qu’on casse chez lui,—etc., etc.—Il faut mettre un terme à cette oppression,—et, puisque ma trompe n’est plus assez désagréable à mes voisins,—j’annonce publiquement que je suis décidé à prendre des élèves.

22.—Le chef du cabinet particulier d’un ministre, M. L***, donnait audience à M. Lannier, député, et, tout en causant avec lui, décachetait une foule de lettres adressées au ministre,—ce qui est à peu près sa véritable besogne.—«Mon Dieu! dit-il d’un air nonchalant,—que c’est fatigant!—on devrait bien inventer une machine à décacheter les lettres.—Oui;—mais que feriez-vous alors?» répond avec naïveté M. Lannier.