Il y a quelques années, les ouvriers de Lyon, sans ouvrage et sans pain—se révoltèrent et mirent sur leur drapeau:—vivre en travaillant ou mourir en combattant.

Dans ces deux circonstances, la cause des ouvriers était juste.

Aujourd’hui les travaux publics et particuliers suffisent pour occuper tous les bras—et le prix du travail est à un taux raisonnable.—Ainsi les ouvriers ameutés ne demandent pas du pain, ne demandent pas de l’ouvrage.—Les uns demandent à diminuer la journée de travail de quelques heures;—les autres que le tarif du travail soit égal pour tous, quelle que soit la différence de force et d’habileté;—ceux-ci ne veulent pas qu’un ouvrier puisse gagner plus que les autres en travaillant davantage.—Ceux-là s’insurgent contre les progrès de ceux d’entre eux qui, à force d’économie et d’habileté, s’élèvent graduellement à l’état de maîtres et d’entrepreneurs;—MM. les tailleurs ne veulent pas de livrets.

Jamais le hasard ne m’a fait rencontrer un homme ayant faim sans que je lui aie donné à manger.—Jamais un ouvrier sans ouvrage n’est venu me confier sa misère sans que je l’aie aidé et soulagé; ouvrier que je suis moi-même, vivant comme lui de mon travail de chaque jour,—j’en atteste mes voisins et les habitants de mon quartier. Je prends donc le droit de ne pas faire de la philanthropie ampoulée et de la sensibilité emphatique, et je dis franchement que je suis peu touché en cette circonstance du sort des ouvriers.—Quand les ouvriers ont de l’ouvrage, ce n’est pas chez eux que l’on trouve la misère;—c’est dans une classe qu’on leur apprend sottement à envier et à haïr.

Voyez l’employé: à seize ans il entre surnuméraire; il reste au moins quatre ans sans rien gagner;—puis il obtient une place de huit cents francs—et de six cents s’il est dans l’administration des postes, c’est-à-dire trente et un sous par jour, et on exige qu’il soit mis décemment;—et le moins bien payé des aides maçons gagne cinquante sous.

Et je ne vous parle pas du menuisier en voitures qui, à la tâche, peut gagner neuf francs par jour,—des charrons qui gagnent sept francs,—de l’étireur de ressorts qui, à ses pièces, peut gagner trente francs dans une journée, etc., etc.

On écrit de longs articles dans les journaux,—on prétend que l’étranger fomente ces troubles; on fait surtout honneur de la chose à l’or de la Russie. C’est aussi bête que le Pitt et Cobourg de la Révolution de 93, que le Voltaire et Rousseau de la Restauration.

Hélas! mes bons messieurs les journaux;—hélas! mes bons messieurs du gouvernement! c’est à vous qu’en est la faute, et j’ai peu de pitié de vos anxiétés et de votre embarras.—Vous, messieurs du gouvernement, pendant quinze ans,—vous n’étiez pas alors aux affaires,—vous avez crié au peuple qu’il était souverain et maître, que tout devait se faire par lui et pour lui, que tout devait être à lui, que tous ceux qui avaient quelque chose le lui volaient; vous l’avez ainsi ameuté contre le pouvoir d’alors,—il s’est battu, il a renversé le gouvernement dont vous avez pris la place; puis vous avez dit au peuple: «Peuple, tu as conquis le droit de faire ta corvée comme tout le monde!—allons, à l’ouvrage! une demi-truellée au sas, gâchis serré.»

C’est fort bien, mais, dans le partage que vous avez exécuté des choses conquises, vous avez fait des mécontents.—Ceux-là, messieurs des journaux, ont répété contre vous ce que vous aviez dit contre vos prédécesseurs;—ils ont crié au peuple qu’il était plus souverain, plus volé, plus opprimé, plus muselé que jamais;—sauf à le renvoyer à l’ouvrage quand il vous aura renversés pour les mettre à votre place.

Vous avez tour à tour prêché le dogme absurde de l’égalité, qui consiste non à s’élever jusqu’aux autres, mais à abaisser les autres jusqu’à soi.