Je gage que le préfet de police n’a qu’à défendre demain de marcher à quatre pattes dans les rues,—il se trouvera après demain des gens qui résisteront à cette ordonnance arbitraire, et y contreviendront avec un enthousiasme impossible à décrire.

AUX CHANTEURS DE LA MARSEILLAISE.—Messieurs les chanteurs de la Marseillaise,—vous me paraissez, hélas!—comme les autres,—entendre bien singulièrement la liberté—la liberté que vous demandez semble toujours celle que vous enlevez aux autres.—Vous voulez la liberté de casser les lanternes,—sans penser à respecter la liberté que demandent les autres d’y voir clair. C’est au nom de la liberté que vous exigez que l’on joue la Marseillaise dans les théâtres.—Or, tout le monde y paye sa place également, tout le monde a des droits égaux et une égale liberté.—Si vous demandez la liberté de faire jouer la Marseillaise, qui est une chanson républicaine,—vous ne pouvez raisonnablement nier que les légitimistes qui peuvent se trouver dans la salle ont le droit de demander Vive Henri IV,—ou bien Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille.—Les bonapartistes sont aussi bien fondés qu’eux et aussi bien que vous à exiger—T’en souviens-tu? et les gens calmes, tranquilles, qui ne veulent pas s’occuper de politique et ont des goûts champêtres,—de quel droit trouverez-vous mauvais qu’ils fassent jouer à l’orchestre Te souviens-tu, Marie, de notre enfance aux champs? Et les vieillards de l’orchestre, pourquoi leur refuserait-on les chansons érotiques et les chansons à boire:—Colin et Colinette, dedans un jardinet, ou Le vin, par sa douce chaleur?

Vous comprenez que la durée de la représentation n’y suffirait pas.

Et encore, quelle est l’opinion qui doit être obéie la première?—La liberté et l’égalité exigent que l’on exécute tous ces airs à la fois.

Ce qui ferait un joli petit charivari.

Eh! mon Dieu, je vous assure qu’il n’est personne d’entre vous sur qui la Marseillaise produise plus d’effet que sur moi,—et que, malgré tous mes beaux raisonnements et la mansuétude que j’ai acquise,—depuis que tant de choses me sont devenues égales, je ne suis pas encore à l’abri de l’effet de cet hymne dont les paroles, moins un seul couplet, sont au moins médiocres,—mais dont l’air est plus que beau.

Deux cents jeunes gens sont allés devant le ministère des affaires étrangères en chantant la Marseillaise, et en demandant la guerre à grands cris;—ils eussent été bien embarrassés, j’imagine, si, docile à leurs vœux, le préfet de police les eût fait cerner, arrêter et incorporer dans un régiment de ligne.—Le premier qui ait été mis sous la main de la justice s’est trouvé être un conscrit réfractaire,—c’est-à-dire un homme qui s’est volontairement exposé aux peines les plus sévères pour ne pas être soldat.