En avant ici quelques guêpes de réserve pour une des bouffonneries les plus ravissantes qu’ait produites le régime constitutionnel, si fécond en bouffonneries.

MM. Soult, Duchâtel, Schneider, etc., se figurent être ministres et gouverner la France. Il faut que je leur apprenne qu’il n’en est rien, et que le seul ministre, le seul homme qui fasse les affaires aujourd’hui, est M. Thiers. Je vais prouver ce que j’avance par des faits si évidents, qu’après la lecture de quelques pages, MM. Soult, Duchâtel, etc., paraîtront occuper une des positions les plus comiques de l’époque.

La cour de la rue Neuve-Saint-Georges a décidé que M. Thiers rentrerait aux affaires; quelques amis dévoués se sont chargés de lui faire à ce sujet la petite violence nécessaire pour sauver l’honneur de sa vertu aux abois.

Mais on ne sait pas encore pour quel portefeuille on se décidera.

Madame Thiers penche pour l’intérieur, à cause des loges gratuites aux théâtres, M. Dosne veut que son gendre prenne les finances; madame Dosne ne veut pas qu’il fasse de concessions et exige qu’il rentre aux affaires étrangères pour contraindre les ambassadeurs à venir dans son salon. M. Thiers, indécis, prend l’avis de MM. Roger, Mathieu de la Redorte, Chambolle, Anguis et autres lumières de la Chambre.

Pendant ce temps, M. Thiers règne sur les journaux qu’il subventionne de promesses; il est dictateur au Courrier Français, par M Léon Faucher, qu’il doit faire conseiller d’État; au Messager, par M. Waleski, qui sera dans les ambassades; au Siècle, par M. Chambolle, qui sera inspecteur de l’Université; au Nouvelliste, par M. Léon Pillet, qui rentrera au Conseil d’État; au National, par M. Taschereau, qui sera secrétaire général du département de la Seine, en place de M. de Jussieu; aux journaux légitimistes, par M. Berryer, auquel il donne sa voix pour l’Académie, et qui, outre sa faveur dans ses feuilles, l’introduit dans quelques maisons du faubourg Saint-Germain; au Constitutionnel, par M. Véron, dont on assurera l’élection comme député, et par M. Étienne, qui vient d’être nommé pair de France par l’influence de M. Thiers.

En effet, c’est une chose remarquable de voir les ministres du 12 mai obéir, à leur insu, aux sympathies et aux alliances de M. Thiers.

A peine rend-on un service à M. Thiers que cela porte immédiatement bonheur. M. Cavé s’oppose à la représentation de la pièce de madame de Girardin; quelques jours après il est appelé à des fonctions plus importantes. Le Constitutionnel, dont un propriétaire influent était fort mal pour M. Cavé, ne trouve rien à redire à sa nomination.

Les ministres du 12 mai ne font rien, ne donnent pas une signature qui ne concoure à quelque dessein secret de M. Thiers, qui, en imposant au roi la nécessité de régner et de ne pas gouverner, s’est fait une position contraire et infiniment plus agréable: il gouverne et ne règne pas.