Encore un peu, et les reines de théâtre n’accepteront plus les airs de familiarité que se donnent les reines du monde.
Voyez,—monseigneur Affre,—archevêque de Paris,—voici un sujet digne de vos méditations.—Voyez les comédiens, race autrefois proscrite,—voyez-les régner seuls aujourd’hui sur les peuples, qui ont pris au sérieux leur couronne de papier, et recevoir tous les hommages en place des rois véritables, qui ont en échange hérité de leur opprobre.—S’il est des gens, monseigneur, qu’il faut rappeler au souvenir de la condition humaine,—ce sont les comédiennes et les danseuses,—dont les peuples si fiers d’avoir brisé le joug des rois tiennent à honneur de traîner les carrosses,—tandis que maintenant, s’il est un état avili et avilissant,—c’est celui de ces anciens maîtres de la terre.
Tel dans sa farouche indépendance et dans son dédain ne rend pas le salut au roi de France,—qui se fait gloire de s’atteler au fiacre d’une danseuse en sueur—et dispute à coups de coudes l’honneur d’être plus près du timon dans cet attelage grotesque.
Encouragez donc encore le peuple à reconquérir,—dans les luttes et le sang,—une liberté dont la dignité l’embarrasse si fort,—qu’après avoir arraché violemment aux rois les marques de servilité qu’il leur a rendues si longtemps,—il conserve ces priviléges dans la tradition la plus pure—pour les reporter aux pieds des danseuses,—seules aimées, seules honorées aujourd’hui, sans qu’il s’élève personne pour crier du milieu de ces triomphes ridicules—que la plus belle, la plus habile, la plus adorée, la plus fêtée des danseuses—n’est pas digne d’entrer dans la mansarde de la plus humble des femmes d’ouvrier.
Et vous voulez que le peuple se moralise—quand vous offrez à ses filles de pareils exemples,—quand vous lui montrez qu’il n’y a d’heureuses, d’aimées, de riches, que celles d’entre elles qui, renonçant à toute la pudeur, à toutes les charges et à tous les devoirs de leur sexe, ont pour état de gambader nues devant un public enthousiaste!
Ne faites plus de grandes phrases avec les grands mots de joug brisé, de fers rompus.—Allons donc,—les hommes ne sont pas des esclaves,—ce n’est pas vrai,—ils se flattent,—ce sont des domestiques volontaires—qui aiment à changer de place et de maître.
Certes, si je m’intéressais autrement à ces choses—je féliciterais les conseils de mademoiselle Rachel du tact et de l’à-propos avec lesquels ils lui ont fait choisir la pièce de Marie Stuart pour sa représentation à bénéfice:—on sait l’admiration des Anglais pour Élisabeth, qu’ils appellent leur reine vierge;—ils prétendent avec indignation que l’histoire est tronquée dans cette tragédie, qui n’a eu aucun succès.